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Par Escargot rouge dans Accueil le 21 Avril 2012 à 23:49
Les Raisins de la colère : unité du monde et solidarité entre les êtres vivants.
Voici le cours de Français (niveau BCPST-1 (NDLR : classe préparatoire à dominante biologie)) portant sur l'ouvrage de Steinbeck, s'inscrivant dans le thème annuel de la Justice.
A noter : je n'ai repris que certains passages du cours, qui ne font pas redondance avec mes propos précédents, et qui me semblaient les plus intéressants et les moins difficiles à interpréter...
Le titre est une métaphore : association d'une création végétale (raisins) à un sentiment (colère). Ce qui signifie que la nature et les êtres humains sont sur le même plan.
Le titre fait référence à un chant attribué aux Confédérés (guerre de Sécession). L'ouvrage est structuré en trois grandes parties qui décrivent les aventures de la famille Joad, calqué sur la fuite des Juifs hors de l'Egypte (Les Fléaux, L'Exode, La Terre Promise). Récit de l'Ancien Testament : symbole du destin de tout un peuple (recherche d'ampleur).
Pourtant, le récit de Steinbeck s'inscrit dans la Grande Dépression (crise de 1929). Il montre que celle-ci a d'abord atteint les Banques ("Le monstre est malade" signifie que la cause est mystérieuse, inaccessible).
La mécanisation de l'agriculture et la monoculture intensive, liées à un processus d'industrialisation, provoquent les effets décrits par Steinbeck. Le rapport des hommes à la terre change.
L'agriculture intensive perd sa fonction première de nourrir ceux qui en ont besoin : elle devient objet de finance, elle doit être rentable. L'agriculture intensive se fait sans l'amour de la terre, et elle lui est nocive. Les métayers deviennent de la main-d'oeuvre. Des usines de conserves se créent, afin de pouvoir vendre les fruits plus tard, donc plus cher.
Le commerce est aussi modifié : centralisation.
Le roman s'ouvre sur une histoire large, avec au centre la crise de 1929 (transition) : les origines l'histoire de la conquête des terres sont aussi évoquées, comme le passé des fermiers qui sont très attachés à leurs terres (cf le grand-père). Histoire de la spoliation de la Californie (Mexicains -> Grands propriétaires -> propriétaires américains).
Les Raisins de la colère fait référence à une histoire cyclique où les dominés prennent le pas sur les dominants (indique une dynamique propre à l'Histoire, faite de révoltes et de luttes). Au-delà des Etats-Unis, c'est l'histoire de l'Humanité, la leçon de l'Histoire : la concentration aboutit à une forme de révolution.
Le destin des Joad s'inscrit dans une réalité qui va bien au-delà des Etats-Unis. Cette vision dans l'Histoire est doublée d'une vision dans l'espace (étendue des paysages, horizon, petite maison blanche et son oranger, route 66, ...) : l'espace naturel est très vaste, mais l'espace de vie (humain) est réduit (cabanes, camion où s'entassent les douze membres des Joad et leurs affaires).
Le regard des gens est porté vers l'horizon de nombreuses fois dans le roman (vers le soleil couchant par exemple). L'horizon est ce qui est inaccessible : les personnages regardent souvent l'horizon, même en Californie.
Steinbeck entend englober les personnages dans un même horizon, les placer dans une réalité commune. L'horizon fait aussi partie de l'imaginaire américain.
Steinbeck se place dans un cercle plus large que celui de son individualité, lui-même étant californien. Il envisage les événements à partir d'un tout, d'un point de vue englobant posé à plusieurs niveaux.
Il y a une alternance entre les chapitres consacrés à la famille Joad et ceux consacrés à l'histoire des émigrants en général, aux réflexions du narrateur.
Mise en abyme (procédé artistique qui consiste à insérer une représentation de ce qui est représenté à l'intérieur d'une image).
Les voitures des émigrants sont assimilées à des tortues, d'où le fameux chapitre 3 (qui décrit dans ses moindres détails le trajet d'une vieille tortue).
Les chapitres intercalaires proposent une série de variations :
- une variation jouant sur le proche et le lointain (êtres humains vus à distance (silhouettes) s'opposant à un détail infime (une tortue)).
- polyphonie : plusieurs voies (cueilleurs de coton, vendeurs de voitures, servante dans une halte routière, ...). L'effet produit est celui d'une prise de son qui restitue l'immédiateté des événements : écriture directe => plus de vivant, crée un effet de réel -> correspond à la dimension journalistique, documentaire, de l'oeuvre.
- un narrateur qui s'adresse au lecteur, de préférence réfléchi et cultivé : il propose une réflexion qui a une dimension quasi-prophétique.
Les enjeux d'une telle construction :
- montrer que la réalité est un tout, composé de plusieurs niveaux qui s'interpénètrent.
- la tortue est l'analogie des métayers. Elle est le symbole de la liberté des hommes et de leur réflexion. Elle lutte pour rester en vie, elle porte sa maison avec elle.
Le roman construit la vision d'un monde où hommes et tortue sont le miroir les uns des autres.
L'être humain agit en fonction du groupe dans lequel il se trouve, il se distingue dans sa manière d'y appartenir. L'homme n'est rien tout seul : il a une âme qu'il intègre à la communanuté humaine. Chaque être n'est que le bout d'une grande âme (cf les réflexions du pasteur Casy).
Cas de Mulley Graves (seul) : impression de devenir un fantôme => l'homme ne trouve pleinement son sens que dans la communauté.
Steinbeck montre aussi comment le groupe peut être nuisible à l'humanité.
L'homme fait partie d'une âme générale, d'un tout. C'est ainsi que l'être humain s'accomplit et trouve sa dignité : revendication d'un statut humain qui s'établit à partir de la communauté.
Dans Les Raisins de la colère, on observe une variation au niveau de la conception de l'idée de groupe. Le groupe de base est la famille. Celle-ci se défait au long de l'histoire : évolution des lois familiales (chef de famille), fuite des membres petit à petit, etc.
On observe aussi un clivage entre les nomades (émigrants), qui sont dans la nécessité, et les sédentaires, qui ont leurs possessions, leur indépendance.
-> rapport conflictuel, rapport de force déséquilibré. Les sédentaires voient les nomades comme une menace et les traitent avec une grande brutalité : ils leur reprochent de voler leur travail, et les déshumanisent, afin d'avoir plus de facilité pour les brutaliser (notamment).
Peur et solidarité s'opposent. Les Okies sont dénués de raison, ce qui leur enlève leur caractère humain. Lorsqu'un groupe veut exercer une violence sur un autre groupe, il lui accorde un caractère inférieur.
Les Okies se déplacent jusqu'en Californie, pensant y trouver du travail (prospectus). Il s'agit en fait de publicité mensongère. Les êtres humains sont considérés comme une masse déterminée par le nombre, qui sert de menace et déséquilibre les migrants dépendants. L'offre de salaire est la plus réduite possible, la demande étant très importante. La loi de solidarité du groupe ne joue plus.
Dans notre imaginaire, le groupe où seule la masse compte est figuré par des insectes (métaphore). Les fourmis, petites et vulnérables, sont le jeu de forces qui les dépassent. Analogie forte entre la grand-mère et la tortue : chacune écrase une fourmi, elles ont toutes les deux la peau fripée, elles sont vieilles.
Une oeuvre littéraire est une oeuvre d'art : tout n'est pas totalement contrôlé. Il est alors possible que l'oeuvre dépasse les intentions de l'auteur, ou qu'elle passe à postérité. Cependant, peu de choses ne sont laissées au hasard.
Les êtres humains sont envisagés de manière inférieure aux bêtes. L'exploitation assimile les êtres humains à des bêtes, leur existence n'a plus aucune valeur en dehors de la production : aversion. Les choses en arrivent même au point d'une inversion radicale entre les hommes et les bêtes, puisque les chevaux sont finalement mieux traités que les hommes, dans la mesure où ils sont nourris même lorsqu'ils ne travaillent pas.
L'homme se distingue par trois éléments spirituels :
- il est créateur, il peut transformer le monde.
- il est pris dans un mouvement créateur (progrès).
- il accepte la souffrance ou la mort pour la défense de valeurs qui lui semblent supérieure à l'existence même ("Cette seule qualité est le fondement de l'homme").
La religion dans Les Raisins de la colère.
La religion est d'abord associée à l'archaïsme ou à la naïveté. Il y a de nombeuses allusions à la Bible : Tom Joad est un "élu" d'après Man, la Bible est utilisée par les personnages, etc. Chacun s'approprie la Bible à sa manière.
La religion donne force et énergie. c'est un élan vital qui aide à surmonter la dureté des événements. Sous le signe de la religion, des espoirs naissent.
Jim Casy est un ancien pasteur. Il se joint aux Joad lors de leur départ vers la Californie. Casy est en rupture avec la religion, qui condamne les plaisirs charnels, sensuels. Selon lui, il n'y a pas d'intercesseur entre l'homme et le divin : chaque homme porte en soi une part de divinité, il n'y a plus besoin d'institutions ni de rites (refus de la prière et du sermon).
Au cours du roman, le pasteur Casy suit une évolution significative. Il se définit d'abord par rapport à la notion de refus, relativement au principe de l'Eglise, mais il demeure une sorte de référence. A partir de l'épisode où Tom Joad fait un croc en jambe à un shérif, il s'engage dans une lutte directe en essumant une part de responsabilité dans l'action. D'abord, lui-même frappe le shérif, puis il se constitue prisonnier. Ce moment-là est presque pour lui une révélation. En effet, cela correspond à un triomphe et semble le délivrer de sa perplexité continuelle. Par ailleurs, quand il évoque la prison, il en fait le lieu d'une expérience cruciale où il comprend directement la force du nombre. A partir de là, quand il retrouve les Joad, il a le staut de leader syndical.
Dans son action qui devient très concrète puisqu'il organise des grèves pour l'augmentation des salaires, Casy scelle sa rupture avec les fondements de la religion chrétienne. En effet, celle-ci se déploie dans le détachement des conditions et des réalités matérielles. Casy pense le contraire.
Malgré cette différence, le personnage de Jim Casy reste porteur des symbôles religieux. D'abord, il s'associe au personnage de Moïse, désigné comme un ancien prédicateur de la secte du Buisson Ardent, alors que dans la Bible, cet événement est à l'origine de l'exode du peuple juif (analogie avec l'exode des métayers). Dès lors, Casy apparait comme un conducteur de peuple. Comme Moïse meurt au seuil de la Terre promise, Casy meurt avant de voir véritablement les fruits de son action.
A la différence de Moïse, Jim Casy est doué d'une véritable éloquence ("Il cause tout le temps"). Par là, il est plus directement associé au personnage de Jésus. Dans la dernière minute avant son assassinat, ses paroles font écho à celles de Jésus dans L'Evangile selon St Luc : "Vous ne savez pas ce que vous faites". Il exprime le sens du pardon, donnée fondamentale de la religion chrétienne. La justice s'oriente donc vers une dimension religieuse
La scène finale rassemble des symboles religieux :
- lieux : grange -> refuge, asile des gens pauvres.
- rôle de Rose de Saron en tant que mère : elle nourrit maternellement un homme mourrant. Son "mystérieux sourire" n'est pas alors sans évoquer l'expression généralement attribuée à Marie dans les tableaux de la Nativité. Cependant, le sens religieux est autre : le don est acte humain accordé à un homme adulte. Il y a bien l'idée de renaissance mais elle s'attache à la vie humaine dans sa matérialité.
En conclusion : pour Steinbeck, le coeur de la religion du Juste tient à deux idées : pardon et acte solidaire.
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"Vous ne savez pas ce que vous faites" est une formule reprise plusieurs fois au cours de l'oeuvre et par différents personnages. Elle souligne le caractère un peu naïf de celui qui effectue l'acte. La faute commise est certe lourde de conséquences, mais elle est en même temps pardonnée (dans une certaine mesure cependant). Les victimes sont compatissantes du fautif.
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Par Escargot rouge dans Accueil le 21 Avril 2012 à 16:10
John Steinbeck est un romancier américain du XXème siècle (1902-1968). Après une courte période infructueuse dans le journalisme, il se lance dans l'écriture de romans dont Tortilla Flat (1935) participe activement à la reconnaissance de ses talents. Sont ensuite écrits des romans de revendication sociale, dont Les raisins de la colère (1939 ; Grapes of wrath, traduit de l'anglais par Marcel Duhamel et M.-E. Coindreau) est sans doute l'un des plus aboutis.
Quatrième de couverture :
" Le soleil se leva derrière eux, et alors... brusquement, ils découvrirent à leurs pieds l'immense vallée. Al freina violemment et s'arrêta en plein milieu de la route.
- Nom de Dieu ! Regardez ! s'écria-t-il.
Les vignobles, les vergers, la grande vallée plate, verte et resplendissante, les longues files d'arbres fruitiers et les fermes. Et Pa dit :
- Dieu tout-puissant ! ... J'aurais jamais cru que ça pouvait exister, un pays aussi beau.
La grande épopée de Steinbeck, Prix Nobel, qui a inspiré au cinéma le chef d'oeuvre de John Ford, avec Henry Fonda. "
Passages à remarquer, citations :
" Et finalement les représentants en vinrent au fait.
- Le système de métayage a fait son temps. Un homme avec un tracteur peut prendre la place de douze à quinze familles. On lui paie un salaire et on prend toute la récolte. Nous sommes obligés de le faire. Ce n'est pas que ça nous fasse plaisir. Mais le monstre est malade. Il lui est arrivé quelque-chose, au monstre. [...] Ce n'est pas nous, c'est la banque. Une banque n'est pas comme un homme. Pas plus qu'un propriétaire de cinquante mille arpents, ce n'est pas comme un homme non plus. C'est ça le monstre.
- D'accord, s'écriaient les métayers, mais c'est notre terre. C'est nous qui l'avons mesurée, qui l'avons défrichée. Nous y sommes nés, nous nous y sommes fait tuer, nous y sommes morts. Quand même elle ne serait plus bonne à rien, elle est toujours à nous. C'est ça qui fait qu'elle est à nous... d'y être nés, d'y avoir travaillé, d'y être enterrés. C'est ça qui donne le droit de propriété, non pas un papier avec des chiffres dessus.
- Nous sommes désolés. Ce n'est pas nous. C'est le monstre. Une banque n'est pas comme un homme.
- Oui, mais la banque n'est faite que d'hommes.
- Non, c'est là que vous faites erreur... complètement. La banque ce n'est pas la même chose que les hommes. Il se trouve que chaque homme dans une banque hait ce que la banque fait, et cependant la banque le fait. La banque est plus que les hommes, je vous le dis. C'est le monstre. C'est les hommes qui l'ont créé, mais ils sont incapables de le diriger. [...]
Et maintenant les représentants se fâchaient :
- Il faudra que vous partiez.
- Mais c'est à nous, criaient les métayers. Nous...
- Non. C'est la banque, le monstre, qui est le propriétaire. Il faut partir.
- Nous prendrons nos fusils comme Grand-père quand les Indiens arrivaient. Et alors ?
- Alors... d'abord le shérif, puis la troupe. Vous serez des voleurs si vous essayez de rester et vous serez des assassins si vous tuez pour rester. Le monstre n'est pas un homme mais il peut faire faire aux hommes ce qu'il veut. "
" Les tracteurs arrivaient sur les routes, pénétraient dans les champs, grands reptiles qui se mouvaient comme des insectes, avec la force incroyable des insectes. Ils rampaient sur le sol, traçaient la piste sur laquelle ils roulaient et qu'ils reprenaient. Tracteurs Diesel, qui crachotaient au repos, s'ébranlaient dans un bruit de tonnerre qui peu à peu se transformait en un lourd bourdonnement. Monstres camus qui soulevaient la terre, y enfonçant le groin, qui descendaient les champs, les coupaient en tout sens, repassaient à travers les clôtures, à travers les cours, pénétraient en ligne droite dans les ravines. Ils ne roulaient pas sur le sol, mais sur leur chemin à eux. Ils ignoraient les côtes et les ravins, les cours d'eau, les haies, les maisons.
L'homme assis sur son siège de fer n'avait pas l'apparence humaine ; gants, lunettes, masque en caoutchouc sur le nez et la bouche, il faisait partie du monstre, un robot sur son siège. Le tonnerre des cylindres faisait trembler la campagne, ne faisait plus qu'un avec l'air et la terre, si bien que terre et air frémissaient des mêmes vibrations. Le conducteur était incapable de le maîtriser... il fonçait droit dans la campagne, coupait à travers une douzaine de fermes puis rebroussait chemin. Un coup de volant aurait pu faire dévier la chenille, mais les mains du conducteur ne pouvaient pas tourner parce que le monstre qui avait construit le tracteur, le monstre qui avait lâché le tracteur en liberté avait trouvé le moyen de pénétrer dans les mains du conducteur, dans son cerveau, dans ses muscles, lui avait bouché les yeux avec des lunettes, l'avait muselé.... avait paralysé son esprit, avait muselé sa langue, avait paralysé ses perceptions, avait muselé ses protestations. Il ne pouvait pas voir la terre telle qu'elle était, il ne pouvait pas sentir ce que sentait la terre ; ses pieds ne pouvaient pas fouler les mottes ni sentir la chaleur, la puissance de la terre. Il était assis sur un siège de fer, les pieds sur des pédales de fer. Il ne pouvait pas célébrer, abattre, maudire ou encourager l'étendue de son pouvoir, et à cause de cela, il ne pouvait pas se célébrer, se fustiger, se maudire ni s'encourager lui-même. Il ne se connaissait pas, ne possédait pas, n'implorait pas la terre. Il n'avait pas foi en elle. Si une graine semée ne germait pas, cela ne faisait rien. Si les jeunes plants se fanaient par suite de la sécheresse ou s'ils étaient noyés par des pluies diluviennes le conducteur ne s'en inquiétait pas plus que le tracteur.
Il n'aimait pas plus la terre que la banque n'aimait la terre. Il pouvait admirer le tracteur... ses surfaces polies, la puissance de son élan, le grondement de ses cylindres détonants ; mais ce n'était pas son tracteur. Derrière le tracteur tournaient les disques luisants qui coupaient la terre avec des lames - de la chirurgie, non du labour - qui repoussaient la terre coupée à droite où la seconde rangée de disques la coupait et la rejetait à gauche ; lames tranchantes qui brillaient polies par la terre coupée. Et, tirées derrière les disques, les herses qui ratissaient avec leurs dents de fer, si bien que les plus petites mottes s'émiettaient et que la terre s'aplanissait. Derrière les herses, les longs semoirs... douze verges en fer incurvées, érigées à la fonderie, aux orgasmes déclenchés par des leviers, au viol méthodique, au viol sans passion. Le conducteur était assis sur son siège de fer et il était fier des lignes droites qu'il avait tracées sans que sa volonté fût intervenue, fier du tracteur qu'il ne possédait ni n'aimait, fier de cette puissance qu'il ne pouvait pas contrôler. Et quand cette récolte poussait et était moissonnée, nul homme n'avait écrasé entre ses paumes les mottes chaudes et n'en avait laissé couler la terre entre ses doigts. Personne n'avait touché la graine, ni imploré ardemment sa croissance. Les hommes mangeaient ce qu'ils n'avaient pas produit, rien ne les liait à leur pain. La terre accouchait avec les fers et mourait peu à peu sous le fer ; car elle n'était ni aimée, ni haïe, elle n'était l'objet ni de prières ni de malédictions. "
" Et dans le Kansas, l'Arkansas, l'Oklahoma, le Texas et le Nouveau-Mexique, l'invasion toujours grandissante des tracteurs chasse de chez eux de nouveaux citoyens. [...]
Et les grands propriétaires terriens auxquels un soulèvement fera perdre leurs terres - les grands propriétaires qui ont accès aux leçons de l’histoire, qui ont des yeux pour lire, pour reconnaître cette grande vérité : lorsque la propriété est accumulée dans un trop petit nombre de mains, elle est enlevée... et cette autre, qui lui fait pendant : lorsqu’une majorité a faim et froid, elle prendra par la force ce dont elle a besoin... et cette autre encore, cette petite vérité criante, qui résonne à travers toute l’histoire : la répression n’a pour effet que d’affermir la volonté de lutte de ceux contre qui elle s’exerce et de cimenter leur solidarité... - les grands propriétaires terriens se bouchaient les oreilles pour ne pas entendre ces trois avertissements de l’histoire. La terre s’accumulait dans un nombre de mains de plus en plus restreint ; l’immense foule des expropriés allait grandissant et tous les efforts des propriétaires tendaient à accentuer la répression. Afin de protéger les grandes propriétés foncières on gaspillait de l’argent pour acheter des armes, on chargeait des indicateurs de repérer les moindres velléités de révolte, de façon que toute tentative de soulèvement pût être étouffée dans l’oeuf. On ne se souciait pas de l’évolution économique, on refusait de s’intéresser aux projets de réforme. On ne songeait qu’au moyen d’abattre la révolte, tout en laissant se perpétuer les causes de mécontentement.
Les tracteurs qui causent le chômage, les tapis roulants qui transportent les charges, les machines qui produisent, tout cela prenait de plus en plus d’extension ; le nombre des familles qui peuplaient la grand-route augmentait sans cesse, et toutes convoitaient ardemment ne fût-ce qu’une miette de ces grandes propriétés, de cette terre qui s’étalait à portée de la main de chaque coté de la route. Les grands propriétaires se liguaient, créaient des Associations de Protection Mutuelle et se réunissaient pour discuter des moyens d’intimidation à employer, des moyens de tuer, d’armes à feu, de grenades à gaz. Et toujours planait sur leurs têtes cette menace effrayante - trois cent mille - si jamais ils se rangent sous l’autorité d’un chef - c’est la fin. Trois cent mille malheureux affamés. Si jamais ils prennent conscience de leur force, le pays leur appartiendra et ni les fusils, ni les grenades à gaz ne les arrêteront. Et les grands propriétaires qui, à travers les rouages compliqués de leurs Compagnies Foncières étaient peu à peu devenus des sortes de puissances inhumaines, couraient à leur perte, employaient tous les moyens qui à la longue devaient amener leur perte. Chaque brutalité, chaque rafle dans un Hooverville, chaque shérif adjoint promenant sa suffisance et sa morgue dans un de ces camps de misère, retardait un peu l’échéance, mais la rendait plus inévitable. "
" La décomposition envahit toute la Californie, et l'odeur douceâtre est un grand malheur pour le pays. Des hommes capables de réussir des greffes, d'améliorer les produits, sont incapables de trouver un moyen pour que les affamés puissent en manger. Les hommes qui ont donné de nouveaux fruits au monde sont incapables de créer un système grâce auquel ces fruits pourront être mangés. Et cet échec plane comme une catastrophe sur le pays.
Le travail de l'homme et de la nature, le produit des ceps, des arbres, doit être détruit pour que se maintiennent les cours, et c'est là une abomination qui dépasse toutes les autres. Des chargements d'oranges jetés n'importe où. Les gens viennent de loin pour en prendre, mais cela ne se peut pas. Pourquoi achèteraient-ils des oranges à vingt cents la douzaine, s'il suffit de prendre leur voiture et d'aller en ramasser pour rien ? Alors des hommes armés de lances d'arrosage aspergent de pétrole les tas d'oranges, et ces hommes sont furieux d'avoir à commettre ce crime et leur colère se tourne contre les gens qui sont venus pour ramasser les oranges. Un million d'affamés ont besoin de fruits, et on arrose de pétrole les montagnes dorés.
Et l'odeur de pourriture envahit la contrée.
On brûle du café dans les chaudières. On brûle le maïs pour se chauffer - le maïs fait du bon feu. On jette les pommes de terre à la rivière et on poste des gardes sur les rives pour interdire aux malheureux de les repêcher. On saigne les cochons et on les enterre, et la pourriture s'infiltre dans le sol.
Il y a là un crime si monstrueux qu'il dépasse l'entendement.
Il y a là une souffrance telle qu'elle ne saurait être symbolisée par les larmes. Il y a là une faillite si retentissante qu'elle annihile toutes les réussites antérieures. Un sol fertile, des files interminables d'arbres aux troncs robustes, et des fruits mûrs. Et les enfants atteints de pellagre doivent mourir parce que chaque orange doit rapporter un bénéfice. Et les coroners inscrivent sur les constats des décès : mort due à la sous-nutrition - et tout cela parce que la nourriture pourrit, parce qu'il faut la forcer à pourrir.
Les gens s'en viennent armés d'épuisettes pour pêcher les pommes de terre dans la rivière, et les gardes les repoussent ; ils s'amènent dans leurs vieilles guimbardes pour tâcher de ramasser quelques oranges, mais on les a arrosées de pétrole. Alors ils restent plantés là et regardent flotter les pommes de terre au fil du courant ; ils écoutent les hurlements des porcs qu'on saigne dans un fossé et qu'on recouvre de chaux vive, regardent les montagnes d'oranges peu à peu se transformer en bouillie fétide ; et la consternation se lit dans les regards, et la colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim. Dans l'âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines. "
Commentaires :
" Craignez le temps où l'Humanité refusera de souffrir, de mourir pour une idée, car cette seule qualité est le fondement de l'homme même, et cette qualité seule est l'homme, distinct dans tout l'univers. "
Nombreux sont les passages dans Les Raisins de la colère qui nous ouvrent les yeux et nous permettent de voir et de comprendre la réalité, la vérité des événements qui se sont produits dans l'ombre de la Grande Dépression en 1929 aux Etats-Unis.
Les raisins de la colère met en scène une famille de métayers, pauvres paysans de l'Oklahoma. Pauvres certes, mais dignes et honnêtes, comme toutes les autres familles vivant sur leurs quelques arpents de terre, jusqu'à l'arrivée des tracteurs. Dès lors, la machine infernale est en marche. Chassés de leurs terres sans pouvoir résister, ils se lancent sur la route, la fameuse 66, en direction de l'Ouest où, dit-on, le travail est abondant, la vie tranquille et peu laborieuse. En effet, un prospectus annonçait la nécessité de huit cents travailleurs. Ils sont plus de trois cent mille à se lancer désespérément sur les routes. Leur situation s'aggrave au fil des jours. Ils sont victimes d'injustices puis au fur et à mesure, une haine sourde monte contre eux, attisée par le gouvernement et les policiers qui représentent tout sauf la justice. Pourtant unis dans leur malheur, cette violence gratuite les désolidarise des autres, surtout des autres travailleurs exploités, empêchant ainsi la formation durable de groupes d'opposition.
C'est aussi la décomposition de la famille qui est mise en lumière : les membres meurent ou s'en vont au fur et à mesure : d'abord le grand-père, enterré en route, puis la grand-mère, déposée chez un coroner, Noah, qui préfère quitter la famille pour vivre seul le long d'une rivière, Connie, mari de Rosasharn qui s'enfuit, Casy, pasteur lucide tué d'un coup de manche de pioche sur le crâne, le bébé de Rosasharn, qui est mort-né, et puis Tom, le personnage principal de cette histoire, auteur d'un double homicide, qui préfère se cacher plutôt que risquer de compromettre la sécurité de sa famille, et enfin Al, qui s'en va avec la famille de sa dulcinée... La famille s'effrite, part en lambeaux.
La hiérarchie familiale est inversée, retournée : la famille repose sur la mère. Celle-ci est d'ailleurs très courageuse et fait tout son possible pour garder la famille unie ; en vain. Le père n'a plus son mot à dire, alors qu'avant les hommes prenaient les décisions, et les femmes et les enfants écoutaient.
On est donc face à un bouleversement total des valeurs, des coutumes et de la culture.
Afin d'anéantir tout sentiment de révolte ou de contestation, les sbires du gouvernement et des multinationales s'emploient à faire croire que le système est trop compliqué à comprendre, et que son fonctionnement relève d'une mécanique compliquée, quasi-divine : contre qui se révolter si personne ne semble directement et totalement responsable ?
Ce passage est assez révélateur (il met également en évidence le dogme capitaliste : l'absence de croissance, c'est la mort) :
" Un homme peut garder sa terre tant qu'il a de quoi manger et payer ses impôts ; c'est une chose qui peut se faire.
Oui, il peut le faire jusqu'au jour où sa récolte lui fait défaut, alors il lui faut emprunter de l'argent à la banque.
Bien sûr... seulement, vous comprenez, une banque ou une compagnie ne peut pas faire ça, parce que ce ne sont pas des créatures qui respirent de l'air, qui mangent de la viande. Elles respirent des bénéfices ; elles mangent l'intérêt de l'argent. Si elles n'en ont pas, elles meurent, tout comme vous mourriez sans air, sans viande. C'est très triste, mais c'est comme ça. On n'y peut rien. [...]
La banque... le monstre, a besoin de bénéfices constants. Il ne peut pas attendre. Il mourrait. Non, il faut que les impôts continuent. Quand le monstre arrête de grossir, il meurt. Il ne peut pas s'arrêter et rester où il est. "
Quoi de plus aisé que de maintenir le peuple dans l'ignorance pour le manipuler à dessein ?
Le livre décrit tous les dessous du développement économique qui ne profite qu'aux plus riches : le capitalisme. Les paysans, chassése leurs terres, en surnombre sont exploités : il y a plus de paysans que de travail. Par conséquent, ces derniers sont prêts à accepter n'importe quoi pour nourrir leur famille. La plupart du temps d'ailleurs, c'est à peine s'ils peuvent se nourrir eux-même... Alors tout le monde travaille, même les enfants ; la jeunesse est ainsi sacrifiée pour les bénéfices de quelques-uns.
" Steinbeck condamne l'inhumanité du développement économique, la mécanisation de l'agriculture et le système capitaliste qui les engendre. Sa foi en l'homme subsiste, même si la Terre promise (la Californie) se transforme pour les fermiers ruinés de l'Oklahoma en un "vaste pénitencier" ". Le Petit Robert des Noms propres 2011, p. 2159.
Autre fait marquant, ces travailleurs sont payés à la demi-journée (en comparaison, les emplois stables et réguliers sont payés mensuellement). Cela montre l'extrême précarité du travail, et le fait que ces gens désespérés ne peuvent pas avoir d'emplois durables. Exploités, ils préfèrent aller chercher ailleurs plutôt que de se ruiner la santé pour un salaire insuffisant pour vivre.
Les raisins de la colère est un récit très noir mais profondément bouleversant. Témoignage irremplaçable d'un exode forcé, sans véritable fin, il est d'une ouverture d'esprit exceptionnelle : la réalité est dévoilée. Elle est accessible. A nous de ne pas fermer les yeux. Le lecteur peut savoir sur quel monde ont vécu ses grand-parents ; mais aussi sur quel monde vivront ses petits-enfants, tant que la barbarie de la croissance aveugle ne sera pas freinée.
Car c'est une oeuvre encore valable aujourd'hui. Les exemples ne proviennent pas du même pays et ne se produisent pas à la même échelle, mais de nombreuses inégalités demeurent encore. Pour preuve, on peut citer le cas de ces femmes polonaises qui viennent ramasser les fraises dans ces grandes serres en Espagne. Défavorisées et sans papiers, elles sont exploitées par les exploitants (c'est le cas de le dire) qui les payent un salaire de misère. Puisqu'en situation irrégulière, elles ne bénéficient ni des aides sociales, ni de la sécurité au travail ; elles n'ont pratiquement aucun droit (si ce n'est de se taire) et sont à la merci de leurs employeurs. Etranges ressemblances au témoignage de Steinbeck...
On peut également citer un article paru dans le Monde Diplomatique d'avril 2011 : "Révolution par l’aiguille au Bangladesh", par Yasmina Hamlawi. [lien : http://www.monde-diplomatique.fr/2011/04/HAMLAWI/20402] Il y est question de couturiers et couturières exploité(e)s par des firmes du textile. Leur salaire ne leur permet pas d'avoir un niveau de vie décent.
Parallèlement, cela pose la question de l'immigration : les gens ne quittent pas leur famille, leur terre de naissance, leurs coutumes, etc. aussi facilement. Souvent, c'est par contrainte qu'ils quittent tout pour un pays inconnu. Pour preuve, les métayers de l'Oklahoma et des régions voisines ont été menacés et chassés.
L'extrême droite joue la carte de l'insécurité pour tenter de prendre le pouvoir. La délinquance, les banlieues "à risque", les viols, les fauteurs de troubles sont désignés comme immigrants, clandestins ou non : des "étrangers". Eux-mêmes volent les emplois et sont responsables du chômage. Cette vision est totalement décalée, déconnectée de la réalité. Elle résulte d'une haine aveugle envers l'étranger complètement injustifiée et injuste. En effet, sans les immigrés, l'économie française serait en difficulté : ce sont souvent eux qui font le travail que personne ne fait (travaux usants moralement et/ou physiquement). Pour rappel, ce sont aussi eux qui par leur affluence ont permi à la France de décoller économiquement dans les années 1960 : dès 1945, l'immigration dite "économique" est encouragée, sollicitant une main d'oeuvre travailleuse et bon marché. Suit la politique du regroupement familial qui permet aux familles de rejoindre leur proche légalement. La crise de 1970, mettant un terme au plein emploi, freine les flux d'immigration. Les conditions légales d'entrée en France sont alors de plus en plus strictes, favorisant ainsi l'immigration clandestine, et n'améliorant en rien le sort de ces exilés.
Mais revenons aux Raisins de la colère. Le roman est divisé en chapitres. La majorité de ceux-ci racontent l'histoire d'une famille, les Joad : c'est un cas concret, particulier, où l'on voit bien les difficultés éprouvées par cette famille et les obstacles qu'elle doit surmonter - famille qui aurait pu porter un autre nom, tant leur détresse était commune aux nombreux autres métayers chassés de leurs maisons. Les autres chapitres consistent en une description historique qui nous livre le dessous des cartes, les clés pour comprendre les événements de l'époque, qui affectent directement ou indirectement les Joad : l'auteur explique ce qui s'est vraiment passé. Il ne s'agit alors pas de l'histoire de cette famille, mais d'événements généraux, portant sur la dénonciation du système économique, social et agricole, des grands propriétaires et de leurs manières d'agir, sur ce qui se passe aux Etats-Unis.
L'auteur met aussi l'accent sur le racisme, la cruauté des habitants californiens qui voient la venue de ces immigrants d'un très mauvais oeil. Le gouvernement les encourage dans cette xénophobie, la police est de mèche avec les industriels et les aide à réprimer par la violence les manifestations de ces immigrés dont le salaire ne suffit même pas pour les nourrir. Résultat : les shérifs harcèlent et violentent ces immigrés, et les californiens forment des groupes pour les battre, et parfois, les tuer, en toute impunité. Mais il faut lire le livre pour comprendre toutes les ficelles, les causes, les conséquences de cette page de l'Histoire.
Les passages que j'ai livré au cours de ce commentaire et plus haut ne reflètent qu'une infime partie de cette oeuvre immense. Mon commentaire lui-même bafoue et peine à rendre compte du témoignage poignant digne du grand écrivain qu'est John Steinbeck. Les Raisins de la colère mérite bien sa place parmi les meilleurs livres que j'aie jamais lus.
En conclusion, Les raisins de la colère est un livre à lire (ou à relire) tant le témoignage est fort. Témoignage de la situation dramatique des années 1930, il n'en reste pas moins d'actualité : sa lecture ne nous laisse pas indemne, mais c'est plus fort et informé, coinvaincu de la pertinence et de la justesse des propos de l'auteur, que l'on referme le livre, dont la fin n'est pas tranchée : les "vendanges prochaines" espérées par le narrateur, qui garde foi en l'homme, n'auront pas lieu dans son histoire...
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De Steinbeck, j'ai également lu Des souris et des homme (mélancolie et lassitude de deux journaliers dans un ranch aux USA), et La Perle (très intéressant lui aussi : cas des chercheurs de perles, en Bolivie, roulés et exploités par les acheteurs). J'espère ne pas m'en arrêter là.
Un film a été tourné (John Ford, 1940), très fortement inspiré des Raisins de la colère et reprenant le même titre. Le message passe bien, les scènes sont aussi dénonciatrices, on retrouve l'atmosphère noire du livre, et de nombreux dialogues sont fidèles (au mot près !) à ceux du texte. Pourtant, on reste déçu par la fin, précipitée et ne respectant pas les événements narrés par l'écrivain. De plus, le film ne suit pas toujours le fil de l'histoire (chronologie des péripéties) ; certaines scènes sont totalement supprimées (l'exode vers la Californie est beaucoup trop écourté), alors que d'autres sont parfois trop longues (notamment la première demi-heure du film). Comme souvent, le livre est préférable à l'adaptation cinématographique, ce qui est bien le cas ici.
Cette oeuvre de Steinbeck est au programme 2011-2012 (Justice) des classes préparatoires scientifiques (discipline de Français-Philo), avec les Pensées de Blaise Pascal, et Les Choéphores et Les Euménides d'Eschyle. Ces trois oeuvres très différentes constituent un panel d'ouvrages variés en époques, en types d'oeuvre, en styles d'écriture, en thèmes, - ce qui est très louable -, mais également en difficulté de lecture... (n'est-ce pas cher Blaise !)Les cours réalisés en classe et portant sur cette oeuvre seront publiés dans le prochain article.
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Par Escargot rouge dans Accueil le 6 Avril 2012 à 22:43
Agatha Christie, femme de lettres britannique, née en 1890 et décédée en 1976, est une référence du roman policier avec Hercule Poirot ou Miss Marple. Dans Dix petits nègres (1939, traduit de l'anglais (Ten little niggers) par Gérard de Chergé), il n'est question ni de l'un, ni de l'autre. Plus qu'à un policier, c'est à un drame glauque que l'on assiste. C'est une des oeuvres les plus connues d'Agatha Christie, avec Le Crime de l'Orient-Express (1934).
Quatrième de couverture :
" L'île du Nègre ! On n'en finit plus de jaser sur son nouveau propriétaire : un riche Yankee, un star de Hollywood ou... un membre de la très chic Amirauté ? En tout cas, les dix invités du mystérieux nabab ne se feront pas prier pour accourir - du play-boy au vieux juge, du militaire à la retraite à la vieille fille acariâtre...
Sur l'île, ils ne retrouveront pas leur hôte - seulement sa voix, sinistre, gravée sur un disque...
Commence alors le compte à rebours.
Tels les dix petits nègres de l'entêtante chanson, l'un après l'autre, les invités passeront de vie à trépas. Jusqu'au dernier ! "
Passages à remarquer, citations :
" Dix petits nègres s'en furent dîner,
L'un d'eux but à s'en étrangler
– N'en resta plus que neuf.
Neuf petits nègres se couchèrent à minuit,
L'un d'eux à jamais s'endormit
– N'en resta plus que huit.
Huit petit nègres dans le Devon étaient allés,
L'un d'eux voulut y demeurer
– N'en resta plus que sept.
Sept petit nègres fendirent du petit bois,
En deux l'un se coupa ma foi
– N'en resta plus que six.
Six petits nègres rêvassaient au rucher,
Une abeille l'un d'eux a piqué
– N'en resta plus que cinq.
Cinq petits nègres étaient avocats à la cour,
L'un d'eux finit en haute cour
– N'en resta plus que quatre.
Quatre petits nègres se baignèrent au matin,
Poisson d'avril goba l'un
– N'en resta plus que trois.
Trois petits nègres s'en allèrent au zoo,
Un ours de l'un fit la peau
– N'en resta plus que deux.
Deux petits nègres se dorèrent au soleil,
L'un d'eux devint vermeil
– N'en resta plus qu'un.
Un petit nègre se retrouva tout esseulé
Se pendre il s'en est allé
– N'en resta plus... du tout. "
" Ils le découvrirent peu après.
Il était dans la petite buanderie, au fond de la cour. Il avait été surpris alors qu'il coupait du petit bois pour allumer la cuisinère. Il tenait encore la hachette à la main. Une hache, beaucoup plus grande, infiniment plus lourde, était appuyée contre la porte. Le fer de l'instrument, souillé de tâches brunâtres, ne correspondait que trop bien à la profonde blessure que Rogers avait à l'arrière. "
" Philip, qui contemplait la mer, en contre-bas, s'exclama soudain :
- Tiens, qu'est-ce que c'est que ça ? Vous ne voyez pas... là, près de ce gros rocher... ? Non... un peu plus à droite.
Vera regarda avec curiosité :
- On dirait des vêtements !
- Un baigneur, hein ? fit Lombard en riant. Bizarre... C'est sans doute des algues.
- Allons voir, dit Vera.
- Ce sont bien des vêtements, dit Lombard lorsqu'ils furent plus près. Tout un paquet. J'aperçois une chaussure. Venez, tâchons d'arriver jusqu'au bord.
Non sans difficulté, ils progressèrent entre les rochers.
Soudain, Vera s'arrêta.
- Ce ne sont pas des vêtements, dit-elle. C'est... un homme...
Rejeté par la marée quelques heures plus tôt, le corps était coincé entre deux rochers.
Au prix d'un dernier effort, Lombard et Vera l'atteignirent enfin. Ils se penchèrent sur lui.
Un visage violacé, décoloré... un hideux visage de noyé...
- Bon dieu ! s'écria Lombard. C'est Armstrong... "
Commentaires :
Dans Dix petits nègres, un psychopathe venge la mort de plusieurs personnes en invitant les criminels, alors appelés "nègres" (il y en a dix), sur une île où ils disparaissent un à un, suivant la comptine affichée dans chacune des chambres des nègres ainsi condamnés. Ces "dix petits nègres" ont été responsables, dans leur passé, de crimes, mais n'ont pas été punis par la justice. Ce fou, car c'en est un, dont on ignore l'identité jusqu'à la fin de l'histoire, a pour faux nom "A.N. O'Nyme" (Prononcer à haute voix pour en comprendre la signification). Il se charge de faire justice en assassinant un à un ses invités. Ceux-ci ont été conviés à un séjour sur l'île du Nègre ("L'île devait son nom à sa ressemblance avec une tête d'homme... un homme aux lèvres négroïdes."), assez éloignée des côtes. Mais, à leur grande surprise, à leur arrivée, leur hôte n'y est pas. Seule sa voix se fait soudainement entendre, énumérant un à un les invités et leurs crimes. Après le premier meurtre (les "petits nègres" ne sont alors plus que neuf), on suppose que M. O'Nyme se trouve dans la maison, mais il faut se rendre à l'évidence : le meurtrier qui décime les "petits nègres" un à un est l'un d'eux...
Cette situation confère une atmosphère moite, glauque, tendue, au récit, classique dans les romans policiers : les invités se soupçonnent l'un l'autre, se demandent qui sera la prochaine victime et par quel procédé elle sera exécutée. Pour couronner le tout, une tempête se déclare peu après leur arrivée sur l'île (quel malheureux hasard !), les "petits nègres" ne peuvent donc pas établir de communication (notamment par bateau) avec le continent. La petite touche originale du décor globalement très banal réside dans le fait que la maison est "moderne" : à peine construite. Pas de plancher qui craque ni de fantômes, mais il y a bien une horloge (modernité de 1939 oblige).
Cette oeuvre d'Agatha Christie reste classique, traditionnelle : ce n'est pas un policier très original dans sa forme. Le suspens est assez présent, l'angoisse liée à l'issue inconnue du déroulement de la suite captive le lecteur. On se demande qui est le psychopathe qui assassine un à un ces criminels, et on l'apprend à la fin. Je m'attendais à une issue plus sensationnelle, plus spectaculaire de la part d'une romancière du rang d'Agatha Christie. Le dénouement est certes peu prévisible, mais, à mon goût, il n'est pas assez époustouflant, il n'est pas suffisamment théâtral. Il frôle presque la contradiction, par rapport aux éléments du début de l'histoire. La manière dont il est annoncé est je trouve maladroite, elle gâche le récit. Certes, cette issue ne pouvait guère être annoncée par un autre moyen que celui employé, qui augmente sa crédibilité, mais d'autres issues étaient possibles, qui auraient été plus formidables, plus incroyables, et donc plus somptueuses.
Outre cette petite déception finale, Dix petits nègres est un roman policier captivant qu'il fait plaisir de lire, et qui mérite bien sa renommée internationale.
Etant donné que ce roman s'est bien vendu, il y a eu de nombreuses adaptations cinématographiques, notamment le film Dix petits nègres de Peter Collinson, sorti en 1974 (avec Charles Aznavour), que j'ai regardé. Cette adaptation n'est pas fidèle au roman puisque l'intrigue ne se déroule pas sur une île et que deux personnages survivent à la fin...
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Par Escargot rouge dans Accueil le 18 Décembre 2011 à 12:37
Que savons-nous de Chrétien de Troyes ? Nous n'avons même pas la certitude de le désigner par son vrai nom. C'est un poète du XIIème siècle, considéré comme un des premiers auteurs de romans de chevalerie. Il serait issu d'une famille de la petite noblesse. Ses romans sont écrits en vers d'ancien français, son oeuvre a donc été traduite (ici par Jean-Pierre Foucher) en français "moderne", mais les vers ont été abandonnés au profit de la prose, ce qui en ternit le charme. En effet, comment traduire :
" Cerf chassé qui de soif alainne
ne désire tant la fontaine
n'éperviers ne vient à reclain
si volontiers, quand il a faim
que plus volontiers ne venissent
A ce que nu entretenissent... "
Le livre Romans de la Table Ronde est un recueil de plusieurs romans : Érec et Énide (v. 1170), Cligès ou la Fausse morte (v. 1175), Lancelot ou le Chevalier de la charrette (v. 1175-1181), et Yvain ou le Chevalier au lion (v. 1175-1181). Ce sont des romans arthuriens, dits également romans bretons.Chrétien de Troyes a également écrit Perceval ou le Conte du Graal (v. 1192-1190).
Quatrième de couverture :
" Premier romancier, premier poète national, admirable maître d'oeuvre tant des romans de courtoisie que du roman mystique de Perceval, Chrétien trouve chez le lecteur d'aujourd'hui la même complicité que chez son auditeur des assemblées médiévales. C'est tout le symbolisme des vieux contes de Celtie ou de Rome qui revit à travers les mille péripéties et mystères du cycle courtois. L'amour y est valeur suprême. De lui procèdent les aventures dans lesquelles s'éprouvent les chevaliers qui hantent la cour d'Arthur, les forêts, les fontaines, les landes, rivages et châteaux enchantés : Erec et Gauvain, Cligès, Lancelot et Yvain. Voici la plus séduisante ouverture de nos lettres. "
Passages à remarquer, citations :
Cligès ou la Fausse Morte.
" Le lendemain, Gauvain voit venir Cligès plus blanc que fleur de lys, tenant par les brides l'écu et monté sur arrabi blanc.
Gauvain le preux, le glorieux, ne s'arrête point sur le champ. Il pique et s'avance et s'agence de bien jouter s'il trouve avec qui le faire. Les lances flatissent les écus et les coups donnent tels fracas que toutes jusqu'au manche elles volent en éclats. Les arçons se brisent. Se rompent sangles et harnais de poitrail.
A terre les combattants tombent tous deux en même temps et ils tirent les épées nuent. Environ sont les gens venus regarder cette bataille. Pour départir et accorder vient le roi Artur devant tous. Mais ils ont d'abord déchiré et démaillé les écus et les heaumes neufs, avant que l'on dise parole de paix. "
Lancelot, le Chevalier à la charette.
" Comme le jour va déclinant, ils arrivent au Pont de l'Epée.
A l'entrée de ce pont terrible, ils mettent pied à terre. Ils voient l'onde félonesse, rapide et bruyante, noire et épaisse, aussi laide et épouvantable que si ce fût fleuve du diable. Et si périlleuse et profonde qu'il n'est nulle créature au monde, si elle tombait, qui ne soit perdue comme en la mer salée. Le pont qui la traverse n'est pareil à nul autre qui fut ni qui jamais sera. Non, jamais on ne trouvera si mauvais pont, si male planche. D'une épée fourbie et blanche était fait le pont sur l'eau froide. L'épée était forte et roide et avait deux lances de long. Sur chaque rive était un tronc où l'épée était clofichée. Nulle crainte qu'elle se brise ou ploie. Et pourtant, il ne semble pas qu'elle puisse grand faix porter. Ce qui déconfortait les deux compagnons, c'est qu'ils croyaient voir deux lions ou deux léopards à chaque tête de ce pont, enchaînés à une grosse pierre. [...]
Le mieux qu'il peut, il se prépare et - très étrange merveille ! - il désarme ses pieds, ses mains. Il se tenait bien sur l'épée qui était plus tranchante qu'une faux, les mains nues et les pieds déchaux, car il n'avait laissé aux pieds souliers, ni chausses, ni avanpiés. Mais il aimait mieux se meurtrir que choir du pont et se noyer dans l'eau dont il ne pourrait sortir. A grand douleur, comme il convient, il passe outre, et en grand détresse, mains, genoux et pieds il se blesse. Mais l'apaise et le guérit Amour qui le conduit et mène. Tout ce qu'il souffre lui est doux. Des mains, des pieds et des genoux, il fait tant qu'il parvient de l'autre côté. Alors il se souvient des deux lions qu'il croyait avoir vus quand il était sur l'autre rive. Il regarde tout autour de lui. N'y avait pas même un lézard qui pût donner à craindre. Il met sa main devant sa face, regarde son anneau et ne trouve aucun des deux lions qu'il croyait pourtant avoir vus. Il pense être déçu par un enchantement, car il n'y a rien là qui vive. "
Yvain, le Chevalier au lion
" De courroux plus ardent que braise vint un chevalier menant si grand bruit comme s'il eût chassé cerf en rut. Dès qu'ils se virent ils s'entrevinrent comme s'entre-haïssant de mort. Chacun avait lance roide et forte.
Les lances se fendent et s'éclissent et les tronçons volent au loin. S'assaillent alors à l'épée. Ils frappent à tour de bras, coupent les guiches des écus, frappent par-dessus, par-dessous et déchiquettent les écus si bien qu'en pleuvent les morceaux. Ils ne peuvent s'en couvrir ni s'en défendre. Ils les ont tant taillés en pièces qu'à délivre sur les côtés, sur la poitrine et sur les hanches frappent à grands coups les épées blanches. Terriblement ils s'entr'éprouvent, mais jamais d'un étal ne bougent non plus que le feraient deux grès. Jamais on ne vit deux chevaliers plus acharnés à leur mort ! N'ont cure de gâter leurs coups et les emploient le mieux qu'ils peuvent. Les heaumes ploient et se fendent et des hauberts les mailles volent, teintées de sang. Les hauberts sont tant mis à mal qu'ils ne valent guère plus qu'un froc. Au visage se frappent d'estoc ! C'est merveille comme tant dure une bataille si fière et dure. Mais tous deux sont de tel courage que l'un ne céderait à l'autre pour rien au monde un pied de terre - si ce n'est pour la mort de l'autre ! Ils firent ainsi en vrais preux car ne blessèrent ni estropièrent leur cheval ni ne voulurent qu'ils ne vautrent, mais toujours à cheval ils se tinrent. Pas une fois ne furent à pied. A la fin messire Yvain écartela le heaume du chevalier tout étourdi et effrayé de ce coup, car jamais n'en avait reçu aussi mauvais qui lui eût, dessous la coiffe, fendu le chef jusqu'à la cervelle. De la cervelle et de ce sang fut teint le haubert d'argent. Le chevalier sentit si grande douleur qu'il s'en fallut de peu que le coeur lui manquât. Il se sentit navré à mort. Il n'y avait à se défendre. Tout étourdi il s'enfuit au grand galop vers sa ville. Le pont lui fut abaissé. La porte lui fut grande ouverte. [...]
Cette porte était très large et très haute mais avait si étroite entrée que deux hommes ni deux chevaux sans encombre et sans grand mal ne pouvaient y passer de front ni au milieu s'y rencontrer, car la porte était ainsi faite comme le piège qui guette le rat quand il s'en vient au larcin. Le couteau y est suspendu - qui part et sitôt frappe et prend - qui se déclenche et tombe au mouvement de la clé, si doucement que l'on y touche.
Sur le seuil il y avait deux trébuchets, qui soutenaient une porte qui coulissait, de fer tranchant bien émoulu. [...]
Le chevalier s'y était engagé très prudemment. Messire Yvain à grande allure s'y jette derrière lui. Et de si près il l'approche qu'il touche l'arçon arrière. De cela grand bien lui advint car s'il ne se fût penché, il eût été pourfendu ! Son cheval marche sur le bois qui tenait la porte de fer. Alors comme diable d'Enfer, descend la porte contreval et tranche le cheval en deux, mais monseigneur Tvain ne touche, grâce à Dieu ! Juste au ras du dos elle passe, si près que les deux éperons elle tranche au ras des talons d'Yvain. Il tombe à la renverse, saisi de grande frayeur. Ainsi lui échappa le chevalier blessé à mort qu'il poursuivait. "
" Messire Yvain cheminait pensif par une profonde forêt et soudain ouït un cri très fort et douloureux. Il se dirigea vers l'endroit d'où lui semblait parti le cri. Quand il parvint en ce lieu-là, il vit un lion dans un essart et un serpent qui l'enserrait dedans sa queue et lui brûlait l'échine de cent flammes qu'il vomissait. Messire Yvain ne regarda pas longtemps cette merveille. [...] Devant la bête il met l'écu pour que ne l'atteigne la flamme qui se gîtait dedans la gueule qu'il avait plus large qu'une oule. A l'épée il attaque la bête. Il tranche le serpent félon jusqu'en terre et le retronçonne, frappe et tant le refrappe qu'il le démince et le dépièce. Mais il lui faut enfin trancher un morceau de la queue du lion car la mâchoire du serpent par la queue encore le tenait. Il en trancha le moins qu'il put.
Quand il eut délivré le lion il crut qu'il l'allait maintenant falloir combattre car le lion allait l'attaquer, pensait-il. Mais le lion ne fit pas ainsi. Ecoutez ce que fit la bête, preux animal et débonnaire : elle commença à faire comme si elle se rendait à lui : elle étendait ses deux pattes jointes ; vers la terre inclinait sa tête, se dressait sur ses pieds de derrière, puis elle se ragenouillait et toute se face mouillait de larmes par humilité. Messire Yvain en vérité comprit que le lion le remerciait et s'humiliait devant lui qui l'avait sauvé de la mort en tronçonnant le serpent. Cette aventure lui plut fort. Il essuya son épée pleine de venin et de bave et la remit dans son fourreau. Puis il continua son chemin. Le lion marcha auprès de lui, montrant bien que jamais il ne le quitterait et qu'avec lui toujours irait car il voulait assurément servir ce maître et le protéger. "
Commentaires :
Les quatre romans de la Table Ronde présents dans ce recueil m'ont tous fort plus, même si j'ai une petite préférence pour Lancelot et Yvain. Je lis très rarement des romans de chevalerie, mais j'avais souvenir dans ma jeunesse (...) d'avoir lu des extraits des romans de Chrétien de Troyes qui m'avaient émmerveillé (notamment Yvain et son lion).
C'est un livre assez divertissant et plaisant à lire, qui permet, si on le lit avant de s'endormir, de se changer les idées : je travaille souvent en soirée (travail scolaire) et une lecture comme celle-ci permet de sortir la tête des cours et de ne pas en faire des cauchemars toute la nuit...
J'aurais un blâme à formuler envers la maison d'édition (je ne sais pas si elle seule est dans ce cas-là où si c'est le cas dans toutes les éditions) : certains passages sont coupés et résumés très rapidement, des passages qui parraissent pourtant assez intéressant puisqu'il s'agit de batailles ou de croisades... Je me demande pourquoi ces passages ont été coupés, et c'est vraiment dommage que l'oeuvre ne soit pas présentée dans son intégralité.
Chrétien de Troyes a un style assez particulier : il se désigne souvent à la troisième personne, par son nom ; mais parle aussi à la première personne. En effet, comme on peut le lire dans l'incipit de Lancelot : " Puisque ma dame de Champagne veut que j'entreprenne un roman, je l'entreprendrai volontiers comme le peut faire un homme qui est sien tout entier pour tout ce que je puis faire au monde. [...] Chretien commence donc à rimer son livre du Chevalier à la charette. La comtesse lui en donne la matière et le sens et il s'entremet de penser, n'y dépensant guère que son travail et son attention. "
Parfois, il parle également à son lecteur. Il emploie aussi des hyberboles, parlant avec emphase : " La pucelle se hâte. [...] Elle était si belle et si bien tournée qu'on eût dit que Dieu l'avait faite, se plaisant à y travailler pour émerveiller tout le monde. [...] Les bras, le corps, la tête, les mains, je ne les veux décrire en paroles, car si mille ans j'avais à vivre et que chaque jour doublât mes talents, j'aurais perdu tout mon temps avant d'y avoir réussi. "
Cette oeuvre de Chrétien de Troyes est la référence des romans de chevalerie. Elle m'a bien plue, et je pense ne pas tarder à lire Perceval !
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Par Escargot rouge dans Accueil le 2 Novembre 2011 à 14:45
Yves Pinguilly, de nationalité française mais voyageant beaucoup et surtout en Afrique, où il puise son inspiration, est un écrivain né en 1944. Il publie beaucoup de romans ou de nouvelles, mais il est présent également parmi les contes ou la poésie. Il touche également au théâtre et publie beaucoup d'albums. Son oeuvre est très majoritairement constituée de livres pour la jeunesse, comme Verdun 1916 : Un tirailleur en enfer, publié en 2003, et ayant reçu le Prix Littéraire Fetkann! en 2004. D'Yves Pinguilly, on peut également citer : Le lièvre et la soupe au pili-pili et autres contes d'Afrique (1994).
Quatrième de couverture :
" Les Romans de la Mémoire
De l'afrique aux tranchées !
"Tierno et Aboubacar regardèrent Conakry s'éloigner. Ils avaient à présent le coeur serré. Tierno dit :
- Ne soyons pas trop tristes...
Aboubacar, après un instant, lui répondit :
- L'enfant qui a voyagé revient au village plus âgé que son père. Nous reviendrons plus âgés que nos pères."
En replaçant le lecteur au coeur des périodes les plus difficiles de notre Histoire, les Romans de la Mémoire, fondés sur une information historique rigoureuse, proposés par la Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives du ministère de la défense, en partenariat avec les éditions Nathan, se veulent une contribution à son approche de la citoyenneté. "
Chronologie du roman :
Chapitre 1 : Adieu Mamou.
Chapitre 2 : Bleu-Blanc-Rouge.
Chapitre 3 : Que la paix de Dieu nous accompagne.
Chapitre 4 : Des obus miaulent dans la brousse.
Chapitre 5 : Je t'écris des mots et des morts.
Chapitre 6 : La Terre cadavéreuse.
Chapitre 7 : Des baisers qui saignent.
Chapitre 8 : On les aura !
Chapitre 9 : Le cri rouge des cerises.
Chapitre 10 : Ô Tour Eiffel !
Epilogue
Passages à remarquer, citations :
Chapitre 1 :
" C'est à peine s'il se reposa quelques heures, allongé sur une natte sous la véranda. Avec son oncle il alla en fin de matinée jusqu'au service des Affaires Indigènes. Tierno n'avait jamais vu ça : une belle villa avec à l'intérieur des Blancs aux oreilles roses, des Blancs qui s'agitaient dans tous les sens. Un surtout, sanglé dans un bel uniforme, qui passa dix fois devant eux alors qu'ils attendaient. La dernière fois qu'il passa, ce fut avec un pauvre bougre aussi noir que Tierno... un pauvre bougre oui, pieds nus mais empaqueté dans un vieux pantalon gris, cent fois rincé par les averses des dix saisons des pluies ! Celui-là se faisait chicoter par l'autre, le Blanc qui hurlait :
- J't'en foutrais moi des funérailles, alors que tu dois embarquer et pas plus tard que tout de suite ! J'ai déjà trois drôles qui manquent à l'appel...
Tierno s'était levé, autant sous le coup de la surprise que pour défendre l'autre qui ressemblait à un animal pris au piège. Le Blanc en uniforme lui lança un regard mauvais. Heureusement pour lui, Saliou lui attrapa le bras et le fit se rasseoir.
- Tu es fou toi ! Tu connais l'école où l'on apprend à écrire de gauche à droite et tu veux manquer de politesse face à un Blanc ! Vraiment... et celui-là en plus, c'est un adjudant !
Tierno ne répondit pas à son oncle maternel, il baissa seulement la tête et regarda ses souliers neufs, noirs, des souliers comme ceux des toubabs. "
Chapitre 3 :
" Dakar s'estompa doucement. Ils gardèrent de la ville qu'ils n'avaient pas vue l'odeur des arachides qui parfumaient le port. Ils s'intallèrent dans l'entrepont, là où ceux de Conakry étaient nombreux. Il y avait à bord plus de cinq cents hommes noirs. Tous allaient découvrir la France. Ils s'organisaient déjà, chacun essayant de ne pas perdre ses frères qui parlaient la même langue. Presque toute l'Afrique-Occidentale française était représentée sur ce bateau ! Certains, peu nombreux, s'étaient portés volontaires, beaucoup avaient été désignés par le village. Les rois ou les chefs ou simplement les vieux avaient dû les donner à la France : un homme, un jeune, pour cent habitants. Il fallait obéir totu de suite en donnant un homme ou obéir plus tard en payant une amende de deux boeufs et en donnant quand même un homme. Tierno et Aboubacar apprirent cela. Ils apprirent aussi que les Mossis et les Bambaras s'étaient révoltés... Mais comme toujours, les Blancs avaient été les plus forts avec leurs fusils à culasse contre les vieux fusils de traite et les flèches et les machettes. "
Chapitre 10 :
" - Alors écoute, j'vais t'jouer... tiens, "Le Temps des c'rises" si tu veux ?
- J'en ai mangé des cerises, une fois. Mais c'est plus la saison aujourd'hui.
- T'as raison camarade, c'est plus la saison. Alors, écoute bien. Je vais t'en jouer une vraie de vraie de chanson et je vais même la chanter. Et merde à ceux qui feront la gueule en l'entendant.
Il joua et chanta :
Quand au bout d'huit jours, l'repos terminé
On va r'prendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c'est bien fini, on en a assez,
Personn' ne veut plus marcher,
Et le coeur bien gros, comm' dans un sanglot,
On dit adieu aux civ'lots,
Mêm' sans tambour, mêm' sans trompette,
On s'en va là-haut en baissant la tête.
Adieu la vie, adieur l'amour,
Adieu toutes les femmes,
C'est bien fini, c'est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C'est à Craonne, sur le plateau,
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C'est nous les sacrifiés... "
Commentaires :
Tierno, jeune homme sénégalais ayant accompli de brillantes études dans sa région natale, se rend à Dakar pour poursuivre son parcours scolaire, à l'école des Blancs. Il est accompagné par Aboubacar, fils d'un roi d'une tribu voisine qui, lui aussi, part pour étudier dans la capitale sénégalaise. Mais dans le navire qu'ils prennent pour s'y rendre, ils sont confondus volontairement avec les autres hommes noirs réquisitionnés pour aller renforcer les troupes françaises dans le combat contre les Allemands. Car nous sommes en 1916 et la France exploite ses colonies, autant en terme de ressources que d'hommes. Tierno et son ami sont donc enrôlés de force dans la guerre, eux qui avaient quitté leur pays et leurs familles pour étudier. Ils se retrouvent dans les tranchées, face à l'horreur de la guerre des Blancs, avec les fusils, les gaz et les canons... Tierno reviendra dans son pays natal, mais Aboubacar, comme beaucoup d'autres, n'aura pas eu cette chance.
Il me semble intéressant de donner quelques précisions quant à l'édition de ce livre. Un tirailleur en enfer entre dans la liste d'une collection des "Romans de la mémoire", éditée par Nathan en partenariat avec le Ministère de la Défense (Secrétariat général pour l'administration - Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives), c'est-à-dire que ce récit a été approuvé par cette instance gouvernementale. Autrement dit, figure dans le récit des faits sur l'enrôlement des tirailleurs sénégalais dans la guerre des tranchées, mais sont absents ou détournés des événements qu'il convient de masquer. A titre d'exemple, Tierno semble accepter qu'il ait été détourné de sa destination pour aller servir les troupes françaises ("On était des volontaires capitaine, des volontaires pour la France..." alors que jamais les colonisés ne l'ont été). Il semble ne pas s'indigner outre mesure, il parait accepter sa condition.
Figure également à la fin du livre trois pages à propos des "Tirailleurs Sénégalais dans la Grande Guerre", qui explique brièvement et de manière superficielle le rôle de ces hommes. Cette partie, à mes yeux, est de trop. Même si cette édition se veut "pédagogique" (lexique à la fin), je n'ai guère apprécié l'intrusion du Ministère de la Défense, qui donne l'impression de surveiller les écrits pour ne laisser publier que ce qui leur convient, qui ne révèle pas de réalités compromettantes. Je pense que j'aurais mieux aprécié cette nouvelle si le logo de la SGA n'avait pas été apposé, si le contenu de la nouvelle n'avait pas été vérifié.
L'auteur, né en 1944, n'a donc pas connu la Première Guerre Mondiale ; ses sources sont donc essentiellement documentaires (écrits, témoignages). C'est une différence visible par rapport aux récits de poilus qui ont véritablement vécu cet épisode, de leurs propres yeux, comme Roland Dorgelès dans Les Croix de bois. Ainsi les faits sont rapportés de manière plus lointaine, avec moins de sentiments, de ressenti, même si un passage dans la nouvelle de Pinguilly est très émouvant, car cruel et dur à "vivre" (car nous vivons intérieurement ce que nous lisons) : Tierno est tombé dans un cratère d'obus où un soldat étripé encore vivant implore qu'on le sorte de là... Il finit par succomber et Tierno, étourdi par toute l'horreur de la guerre, enterre "son mort", après avoir trouvé dans ses vêtements des lettres et des photos de sa famille et de sa fiancée...
A présent, une petite critique par rapport à la forme du texte : récurrence, redondace des points d'exclamation ! Les phrases, qui par leurs mots ou leur construction délivrent un sentiment, se voient agrémentées d'une ponctuation exclamative, ce qui casse leur rythme et la cadence du récit. Elles interviennent comme un cheveu sur la soupe, de manière inattendue parce que semblant inutiles et maladroites.
Par contre, au niveau du contenu du récit et de l'enchaînement des événements, on voit bien que Pinguilly n'est pas qu'un auteur, c'est un écrivain. La différence entre ces deux mots est importante : n'importe qui, à condition de savoir mettre à la suite des mots en leur donnant un sens, peut être auteur, c'est-à-dire faire publier ses écrits. Néanmoins, la tâche d'écrivain est beaucoup plus ardue car elle nécessite de la technique, du savoir-faire, de l'inspiration, mais aussi du travail, pour manier les mots et produire un texte de qualité, riche (figures, style personnel, etc.). C'est en tout cas la différence que je marque quand je parle d'auteur, ou d'écrivain.
Avant l'évocation cette distinction conceptuelle, il était question du récit, plus précisément de son contenu. C'est un texte facile à comprendre, à suivre. Les mots de vocabulaire (champs lexicaux du pays natal du personnage principal, bribes de dialogues dans le langage des protagonistes ou des dialectes locaux), définis dans un lexique à la suite du récit, nous replacent dans le contexte et rendent l'intrigue plus vraie, plus captivante. Un tirailleur en enfer est une oeuvre sans temps mort, continue, avec un rythme adéquat pour ce genre de nouvelles. C'est aussi grâce à tous ces détails qui rendent la lecture agréable que l'on reconnaît un écrivain.
Le thème de ce récit est également mélioratif, car il traite d'un sujet bien précis et souvent oublié des événements de cette période. Pinguilly rend ici hommage à cent soixante mille hommes engagés de force aux côtés des Français, généralement traités comme une ressource supplémentaire pour effectuer les "tâches" les plus coûteuses en hommes.
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