• Romans de la Table RondeQue savons-nous de Chrétien de Troyes ? Nous n'avons même pas la certitude de le désigner par son vrai nom. C'est un poète du XIIème siècle, considéré comme un des premiers auteurs de romans de chevalerie. Il serait issu d'une famille de la petite noblesse. Ses romans sont écrits en vers d'ancien français, son oeuvre a donc été traduite (ici par Jean-Pierre Foucher) en français "moderne", mais les vers ont été abandonnés au profit de la prose, ce qui en ternit le charme. En effet, comment traduire :

    " Cerf chassé qui de soif alainne
    ne désire tant la fontaine
    n'éperviers ne vient à reclain
    si volontiers, quand il a faim
    que plus volontiers ne venissent
    A ce que nu entretenissent... "

    Le livre Romans de la Table Ronde est un recueil de plusieurs romans : Érec et Énide (v. 1170), Cligès ou la Fausse morte (v. 1175), Lancelot ou le Chevalier de la charrette (v. 1175-1181), et Yvain ou le Chevalier au lion (v. 1175-1181). Ce sont des romans arthuriens, dits également romans bretons.

    Chrétien de Troyes a également écrit Perceval ou le Conte du Graal (v. 1192-1190).


    Quatrième de couverture :

    " Premier romancier, premier poète national, admirable maître d'oeuvre tant des romans de courtoisie que du roman mystique de Perceval, Chrétien trouve chez le lecteur d'aujourd'hui la même complicité que chez son auditeur des assemblées médiévales. C'est tout le symbolisme des vieux contes de Celtie ou de Rome qui revit à travers les mille péripéties et mystères du cycle courtois. L'amour y est valeur suprême. De lui procèdent les aventures dans lesquelles s'éprouvent les chevaliers qui hantent la cour d'Arthur, les forêts, les fontaines, les landes, rivages et châteaux enchantés : Erec et Gauvain, Cligès, Lancelot et Yvain. Voici la plus séduisante ouverture de nos lettres. "


    Passages à remarquer, citations :

    Cligès ou la Fausse Morte.

    " Le lendemain, Gauvain voit venir Cligès plus blanc que fleur de lys, tenant par les brides l'écu et monté sur arrabi blanc.
    Gauvain le preux, le glorieux, ne s'arrête point sur le champ. Il pique et s'avance et s'agence de bien jouter s'il trouve avec qui le faire. Les lances flatissent les écus et les coups donnent tels fracas que toutes jusqu'au manche elles volent en éclats. Les arçons se brisent. Se rompent sangles et harnais de poitrail.
    A terre les combattants tombent tous deux en même temps et ils tirent les épées nuent. Environ sont les gens venus regarder cette bataille. Pour départir et accorder vient le roi Artur devant tous. Mais ils ont d'abord déchiré et démaillé les écus et les heaumes neufs, avant que l'on dise parole de paix. "

    Lancelot, le Chevalier à la charette.

    " Comme le jour va déclinant, ils arrivent au Pont de l'Epée.
    A l'entrée de ce pont terrible, ils mettent pied à terre. Ils voient l'onde félonesse, rapide et bruyante, noire et épaisse, aussi laide et épouvantable que si ce fût fleuve du diable. Et si périlleuse et profonde qu'il n'est nulle créature au monde, si elle tombait, qui ne soit perdue comme en la mer salée. Le pont qui la traverse n'est pareil à nul autre qui fut ni qui jamais sera. Non, jamais on ne trouvera si mauvais pont, si male planche. D'une épée fourbie et blanche était fait le pont sur l'eau froide. L'épée était forte et roide et avait deux lances de long. Sur chaque rive était un tronc où l'épée était clofichée. Nulle crainte qu'elle se brise ou ploie. Et pourtant, il ne semble pas qu'elle puisse grand faix porter. Ce qui déconfortait les deux compagnons, c'est qu'ils croyaient voir deux lions ou deux léopards à chaque tête de ce pont, enchaînés à une grosse pierre. [...]
    Le mieux qu'il peut, il se prépare et - très étrange merveille ! - il désarme ses pieds, ses mains. Il se tenait bien sur l'épée qui était plus tranchante qu'une faux, les mains nues et les pieds déchaux, car il n'avait laissé aux pieds souliers, ni chausses, ni avanpiés. Mais il aimait mieux se meurtrir que choir du pont et se noyer dans l'eau dont il ne pourrait sortir. A grand douleur, comme il convient, il passe outre, et en grand détresse, mains, genoux et pieds il se blesse. Mais l'apaise et le guérit Amour qui le conduit et mène. Tout ce qu'il souffre lui est doux. Des mains, des pieds et des genoux, il fait tant qu'il parvient de l'autre côté. Alors il se souvient des deux lions qu'il croyait avoir vus quand il était sur l'autre rive. Il regarde tout autour de lui. N'y avait pas même un lézard qui pût donner à craindre. Il met sa main devant sa face, regarde son anneau et ne trouve aucun des deux lions qu'il croyait pourtant avoir vus. Il pense être déçu par un enchantement, car il n'y a rien là qui vive. "

    Yvain, le Chevalier au lion

    " De courroux plus ardent que braise vint un chevalier menant si grand bruit comme s'il eût chassé cerf en rut. Dès qu'ils se virent ils s'entrevinrent comme s'entre-haïssant de mort. Chacun avait lance roide et forte.
    Les lances se fendent et s'éclissent et les tronçons volent au loin. S'assaillent alors à l'épée. Ils frappent à tour de bras, coupent les guiches des écus, frappent par-dessus, par-dessous et déchiquettent les écus si bien qu'en pleuvent les morceaux. Ils ne peuvent s'en couvrir ni s'en défendre. Ils les ont tant taillés en pièces qu'à délivre sur les côtés, sur la poitrine et sur les hanches frappent à grands coups les épées blanches. Terriblement ils s'entr'éprouvent, mais jamais d'un étal ne bougent non plus que le feraient deux grès. Jamais on ne vit deux chevaliers plus acharnés à leur mort ! N'ont cure de gâter leurs coups et les emploient le mieux qu'ils peuvent. Les heaumes ploient et se fendent et des hauberts les mailles volent, teintées de sang. Les hauberts sont tant mis à mal qu'ils ne valent guère plus qu'un froc. Au visage se frappent d'estoc ! C'est merveille comme tant dure une bataille si fière et dure.  Mais tous deux sont de tel courage que l'un ne céderait à l'autre pour rien au monde un pied de terre - si ce n'est pour la mort de l'autre ! Ils firent ainsi en vrais preux car ne blessèrent ni estropièrent leur cheval ni ne voulurent qu'ils ne vautrent, mais toujours à cheval ils se tinrent. Pas une fois ne furent à pied. A la fin messire Yvain écartela le heaume du chevalier tout étourdi et effrayé de ce coup, car jamais n'en avait reçu aussi mauvais qui lui eût, dessous la coiffe, fendu le chef jusqu'à la cervelle. De la cervelle et de ce sang fut teint le haubert d'argent. Le chevalier sentit si grande douleur qu'il s'en fallut de peu que le coeur lui manquât. Il se sentit navré à mort. Il n'y avait à se défendre. Tout étourdi il s'enfuit au grand galop vers sa ville. Le pont lui fut abaissé. La porte lui fut grande ouverte. [...]
    Cette porte était très large et très haute mais avait si étroite entrée que deux hommes ni deux chevaux sans encombre et sans grand mal ne pouvaient y passer de front ni au milieu s'y rencontrer, car la porte était ainsi faite comme le piège qui guette le rat quand il s'en vient au larcin. Le couteau y est suspendu - qui part et sitôt frappe et prend - qui se déclenche et tombe au mouvement de la clé, si doucement que l'on y touche.
    Sur le seuil il y avait deux trébuchets, qui soutenaient une porte qui coulissait, de fer tranchant bien émoulu. [...]
    Le chevalier s'y était engagé très prudemment. Messire Yvain à grande allure s'y jette derrière lui. Et de si près il l'approche qu'il touche l'arçon arrière. De cela grand bien lui advint car s'il ne se fût penché, il eût été pourfendu ! Son cheval marche sur le bois qui tenait la porte de fer. Alors comme diable d'Enfer, descend la porte contreval et tranche le cheval en deux, mais monseigneur Tvain ne touche, grâce à Dieu ! Juste au ras du dos elle passe, si près que les deux éperons elle tranche au ras des talons d'Yvain. Il tombe à la renverse, saisi de grande frayeur. Ainsi lui échappa le chevalier blessé à mort qu'il poursuivait. "

    " Messire Yvain cheminait pensif par une profonde forêt et soudain ouït un cri très fort et douloureux. Il se dirigea vers l'endroit d'où lui semblait parti le cri. Quand il parvint en ce lieu-là, il vit un lion dans un essart et un serpent qui l'enserrait dedans sa queue et lui brûlait l'échine de cent flammes qu'il vomissait. Messire Yvain ne regarda pas longtemps cette merveille. [...] Devant la bête il met l'écu pour que ne l'atteigne la flamme qui se gîtait dedans la gueule qu'il avait plus large qu'une oule. A l'épée il attaque la bête. Il tranche le serpent félon jusqu'en terre et le retronçonne, frappe et tant le refrappe qu'il le démince et le dépièce. Mais il lui faut enfin trancher un morceau de la queue du lion car la mâchoire du serpent par la queue encore le tenait. Il en trancha le moins qu'il put.
    Quand il eut délivré le lion il crut qu'il l'allait maintenant falloir combattre car le lion allait l'attaquer, pensait-il. Mais le lion ne fit pas ainsi. Ecoutez ce que fit la bête, preux animal et débonnaire : elle commença à faire comme si elle se rendait à lui : elle étendait ses deux pattes jointes ; vers la terre inclinait sa tête, se dressait sur ses pieds de derrière, puis elle se ragenouillait et toute se face mouillait de larmes par humilité. Messire Yvain en vérité comprit que le lion le remerciait et s'humiliait devant lui qui l'avait sauvé de la mort en tronçonnant le serpent. Cette aventure lui plut fort. Il essuya son épée pleine de venin et de bave et la remit dans son fourreau. Puis il continua son chemin. Le lion marcha auprès de lui, montrant bien que jamais il ne le quitterait et qu'avec lui toujours irait car il voulait assurément servir ce maître et le protéger. "


    Commentaires :

    Les quatre romans de la Table Ronde présents dans ce recueil m'ont tous fort plus, même si j'ai une petite préférence pour Lancelot et Yvain. Je lis très rarement des romans de chevalerie, mais j'avais souvenir dans ma jeunesse (...) d'avoir lu des extraits des romans de Chrétien de Troyes qui m'avaient émmerveillé (notamment Yvain et son lion).
    C'est un livre assez divertissant et plaisant à lire, qui permet, si on le lit avant de s'endormir, de se changer les idées : je travaille souvent en soirée (travail scolaire) et une lecture comme celle-ci permet de sortir la tête des cours et de ne pas en faire des cauchemars toute la nuit...

    J'aurais un blâme à formuler envers la maison d'édition (je ne sais pas si elle seule est dans ce cas-là où si c'est le cas dans toutes les éditions) : certains passages sont coupés et résumés très rapidement, des passages qui parraissent pourtant assez intéressant puisqu'il s'agit de batailles ou de croisades... Je me demande pourquoi ces passages ont été coupés, et c'est vraiment dommage que l'oeuvre ne soit pas présentée dans son intégralité.

    Chrétien de Troyes a un style assez particulier : il se désigne souvent à la troisième personne, par son nom ; mais parle aussi à la première personne. En effet, comme on peut le lire dans l'incipit de Lancelot : " Puisque ma dame de Champagne veut que j'entreprenne un roman, je l'entreprendrai volontiers comme le peut faire un homme qui est sien tout entier pour tout ce que je puis faire au monde. [...] Chretien commence donc à rimer son livre du Chevalier à la charette. La comtesse lui en donne la matière et le sens et il s'entremet de penser, n'y dépensant guère que son travail et son attention. "

    Parfois, il parle également à son lecteur. Il emploie aussi des hyberboles, parlant avec emphase : " La pucelle se hâte. [...] Elle était si belle et si bien tournée qu'on eût dit que Dieu l'avait faite, se plaisant à y travailler pour émerveiller tout le monde. [...] Les bras, le corps, la tête, les mains, je ne les veux décrire en paroles, car si mille ans j'avais à vivre et que chaque jour doublât mes talents, j'aurais perdu tout mon temps avant d'y avoir réussi. "

    Cette oeuvre de Chrétien de Troyes est la référence des romans de chevalerie. Elle m'a bien plue, et je pense ne pas tarder à lire Perceval !


    aucun commentaire
  • Verdun 1916 : un tirailleur en enferYves Pinguilly, de nationalité française mais voyageant beaucoup et surtout en Afrique, où il puise son inspiration, est un écrivain né en 1944. Il publie beaucoup de romans ou de nouvelles, mais il est présent également parmi les contes ou la poésie. Il touche également au théâtre et publie beaucoup d'albums. Son oeuvre est très majoritairement constituée de livres pour la jeunesse, comme Verdun 1916 : Un tirailleur en enfer, publié en 2003, et ayant reçu le Prix Littéraire Fetkann! en 2004. D'Yves Pinguilly, on peut également citer : Le lièvre et la soupe au pili-pili et autres contes d'Afrique (1994).


    Quatrième de couverture :

    " Les Romans de la Mémoire
    De l'afrique aux tranchées !

     "Tierno et Aboubacar regardèrent Conakry s'éloigner. Ils avaient à présent le coeur serré. Tierno dit :
    - Ne soyons pas trop tristes...
    Aboubacar, après un instant, lui répondit :
    - L'enfant qui a voyagé revient au village plus âgé que son père. Nous reviendrons plus âgés que nos pères."

    En replaçant le lecteur au coeur des périodes les plus difficiles de notre Histoire, les Romans de la Mémoire, fondés sur une information historique rigoureuse, proposés par la Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives du ministère de la défense, en partenariat avec les éditions Nathan, se veulent une contribution à son approche de la citoyenneté. "


    Chronologie du roman :

    Chapitre 1 : Adieu Mamou.
    Chapitre 2 : Bleu-Blanc-Rouge.
    Chapitre 3 : Que la paix de Dieu nous accompagne.
    Chapitre 4 : Des obus miaulent dans la brousse.
    Chapitre 5 : Je t'écris des mots et des morts.
    Chapitre 6 : La Terre cadavéreuse.
    Chapitre 7 : Des baisers qui saignent.
    Chapitre 8 : On les aura !
    Chapitre 9 : Le cri rouge des cerises.
    Chapitre 10 : Ô Tour Eiffel !
    Epilogue



    Passages à remarquer, citations :

    Chapitre 1 :

    " C'est à peine s'il se reposa quelques heures, allongé sur une natte sous la véranda. Avec son oncle il alla en fin de matinée jusqu'au service des Affaires Indigènes. Tierno n'avait jamais vu ça : une belle villa avec à l'intérieur des Blancs aux oreilles roses, des Blancs qui s'agitaient dans tous les sens. Un surtout, sanglé dans un bel uniforme, qui passa dix fois devant eux alors qu'ils attendaient. La dernière fois qu'il passa, ce fut avec un pauvre bougre aussi noir que Tierno... un pauvre bougre oui, pieds nus mais empaqueté dans un vieux pantalon gris, cent fois rincé par les averses des dix saisons des pluies ! Celui-là se faisait chicoter par l'autre, le Blanc qui hurlait :
    - J't'en foutrais moi des funérailles, alors que tu dois embarquer et pas plus tard que tout de suite ! J'ai déjà trois drôles qui manquent à l'appel...
    Tierno s'était levé, autant sous le coup de la surprise que pour défendre l'autre qui ressemblait à un animal pris au piège. Le Blanc en uniforme lui lança un regard mauvais. Heureusement pour lui, Saliou lui attrapa le bras et le fit se rasseoir.
    - Tu es fou toi ! Tu connais l'école où l'on apprend à écrire de gauche à droite et tu veux manquer de politesse face à un Blanc ! Vraiment... et celui-là en plus, c'est un adjudant !
    Tierno ne répondit pas à son oncle maternel, il baissa seulement la tête et regarda ses souliers neufs, noirs, des souliers comme ceux des toubabs. "

    Chapitre 3 :

    " Dakar s'estompa doucement. Ils gardèrent de la ville qu'ils n'avaient pas vue l'odeur des arachides qui parfumaient le port. Ils s'intallèrent dans l'entrepont, là où ceux de Conakry étaient nombreux. Il y avait à bord plus de cinq cents hommes noirs. Tous allaient découvrir la France. Ils s'organisaient déjà, chacun essayant de ne pas perdre ses frères qui parlaient la même langue. Presque toute l'Afrique-Occidentale française était représentée sur ce bateau ! Certains, peu nombreux, s'étaient portés volontaires, beaucoup avaient été désignés par le village. Les rois ou les chefs ou simplement les vieux avaient dû les donner à la France : un homme, un jeune, pour cent habitants. Il fallait obéir totu de suite en donnant un homme ou obéir plus tard en payant une amende de deux boeufs et en donnant quand même un homme. Tierno et Aboubacar apprirent cela. Ils apprirent aussi que les Mossis et les Bambaras s'étaient révoltés... Mais comme toujours, les Blancs avaient été les plus forts avec leurs fusils à culasse contre les vieux fusils de traite et les flèches et les machettes. "

    Chapitre 10 :

    " - Alors écoute, j'vais t'jouer... tiens, "Le Temps des c'rises" si tu veux ?
    - J'en ai mangé des cerises, une fois. Mais c'est plus la saison aujourd'hui.
    - T'as raison camarade, c'est plus la saison. Alors, écoute bien. Je vais t'en jouer une vraie de vraie de chanson et je vais même la chanter. Et merde à ceux qui feront la gueule en l'entendant.
    Il joua et chanta :

    Quand au bout d'huit jours, l'repos terminé
    On va r'prendre les tranchées,
    Notre place est si utile
    Que sans nous on prend la pile.
    Mais c'est bien fini, on en a assez,
    Personn' ne veut plus marcher,
    Et le coeur bien gros, comm' dans un sanglot,
    On dit adieu aux civ'lots,
    Mêm' sans tambour, mêm' sans trompette,
    On s'en va là-haut en baissant la tête.

    Adieu la vie, adieur l'amour,
    Adieu toutes les femmes,
    C'est bien fini, c'est pour toujours,
    De cette guerre infâme.
    C'est à Craonne, sur le plateau,
    Qu'on doit laisser sa peau
    Car nous sommes tous condamnés
    C'est nous les sacrifiés... "


    Commentaires :

    Tierno, jeune homme sénégalais ayant accompli de brillantes études dans sa région natale, se rend à Dakar pour poursuivre son parcours scolaire, à l'école des Blancs. Il est accompagné par Aboubacar, fils d'un roi d'une tribu voisine qui, lui aussi, part pour étudier dans la capitale sénégalaise. Mais dans le navire qu'ils prennent pour s'y rendre, ils sont confondus volontairement avec les autres hommes noirs réquisitionnés pour aller renforcer les troupes françaises dans le combat contre les Allemands. Car nous sommes en 1916 et la France exploite ses colonies, autant en terme de ressources que d'hommes. Tierno et son ami sont donc enrôlés de force dans la guerre, eux qui avaient quitté leur pays et leurs familles pour étudier. Ils se retrouvent dans les tranchées, face à l'horreur de la guerre des Blancs, avec les fusils, les gaz et les canons... Tierno reviendra dans son pays natal, mais Aboubacar, comme beaucoup d'autres, n'aura pas eu cette chance.

    Il me semble intéressant de donner quelques précisions quant à l'édition de ce livre. Un tirailleur en enfer entre dans la liste d'une collection des "Romans de la mémoire", éditée par Nathan en partenariat avec le Ministère de la Défense (Secrétariat général pour l'administration - Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives), c'est-à-dire que ce récit a été approuvé par cette instance gouvernementale. Autrement dit, figure dans le récit des faits sur l'enrôlement des tirailleurs sénégalais dans la guerre des tranchées, mais sont absents ou détournés des événements qu'il convient de masquer. A titre d'exemple, Tierno semble accepter qu'il ait été détourné de sa destination pour aller servir les troupes françaises ("On était des volontaires capitaine, des volontaires pour la France..." alors que jamais les colonisés ne l'ont été). Il semble ne pas s'indigner outre mesure, il parait accepter sa condition.
    Figure également à la fin du livre trois pages à propos des "Tirailleurs Sénégalais dans la Grande Guerre", qui explique brièvement et de manière superficielle le rôle de ces hommes. Cette partie, à mes yeux, est de trop. Même si cette édition se veut "pédagogique" (lexique à la fin), je n'ai guère apprécié l'intrusion du Ministère de la Défense, qui donne l'impression de surveiller les écrits pour ne laisser publier que ce qui leur convient, qui ne révèle pas de réalités compromettantes. Je pense que j'aurais mieux aprécié cette nouvelle si le logo de la SGA n'avait pas été apposé, si le contenu de la nouvelle n'avait pas été vérifié.

    L'auteur, né en 1944, n'a donc pas connu la Première Guerre Mondiale ; ses sources sont donc essentiellement documentaires (écrits, témoignages). C'est une différence visible par rapport aux récits de poilus qui ont véritablement vécu cet épisode, de leurs propres yeux, comme Roland Dorgelès dans Les Croix de bois. Ainsi les faits sont rapportés de manière plus lointaine, avec moins de sentiments, de ressenti, même si un passage dans la nouvelle de Pinguilly est très émouvant, car cruel et dur à "vivre" (car nous vivons intérieurement ce que nous lisons) : Tierno est tombé dans un cratère d'obus où un soldat étripé encore vivant implore qu'on le sorte de là... Il finit par succomber et Tierno, étourdi par toute l'horreur de la guerre, enterre "son mort", après avoir trouvé dans ses vêtements des lettres et des photos de sa famille et de sa fiancée...

    A présent, une petite critique par rapport à la forme du texte : récurrence, redondace des points d'exclamation ! Les phrases, qui par leurs mots ou leur construction délivrent un sentiment, se voient agrémentées d'une ponctuation exclamative, ce qui casse leur rythme et la cadence du récit. Elles interviennent comme un cheveu sur la soupe, de manière inattendue parce que semblant inutiles et maladroites.

    Par contre, au niveau du contenu du récit et de l'enchaînement des événements, on voit bien que Pinguilly n'est pas qu'un auteur, c'est un écrivain. La différence entre ces deux mots est importante : n'importe qui, à condition de savoir mettre à la suite des mots en leur donnant un sens, peut être auteur, c'est-à-dire faire publier ses écrits. Néanmoins, la tâche d'écrivain est beaucoup plus ardue car elle nécessite de la technique, du savoir-faire, de l'inspiration, mais aussi du travail, pour manier les mots et produire un texte de qualité, riche (figures, style personnel, etc.). C'est en tout cas la différence que je marque quand je parle d'auteur, ou d'écrivain.

    Avant l'évocation cette distinction conceptuelle, il était question du récit, plus précisément de son contenu. C'est un texte facile à comprendre, à suivre. Les mots de vocabulaire (champs lexicaux du pays natal du personnage principal, bribes de dialogues dans le langage des protagonistes ou des dialectes locaux), définis dans un lexique à la suite du récit, nous replacent dans le contexte et rendent l'intrigue plus vraie, plus captivante. Un tirailleur en enfer est une oeuvre sans temps mort, continue, avec un rythme adéquat pour ce genre de nouvelles. C'est aussi grâce à tous ces détails qui rendent la lecture agréable que l'on reconnaît un écrivain.

    Le thème de ce récit est également mélioratif, car il traite d'un sujet bien précis et souvent oublié des événements de cette période. Pinguilly rend ici hommage à cent soixante mille hommes engagés de force aux côtés des Français, généralement traités comme une ressource supplémentaire pour effectuer les "tâches" les plus coûteuses en hommes.


    1 commentaire
  • Article paru dans Le Monde des Livres du vendredi 28 août 2009. Il traite du livre d'Antoine Audouard, L'Arabe, objet du dernier article de ce blog.


    Les Arabes, on les connaît...
    Par Robert Solé.


    D'une plume acérée, Antoine Audouard imagine la panique que provoque l'arrivée d'un Nord-Africain dans un village perdu du sud de la France.

    D'abord, il y a Mamine... Un monument, celle-là ! Obèse, acariâtre, toujours en ébullition : une masse de chair au parfum de sueur salée. Il faut la voir dévaler les rues du village à bord de son fauteuil roulant de couleur rouge, sa Ferrari ! Mamine n'a pas de mots pour qualifier le malheur qui la frappe : un Arabe a été hébergé dans la cave de la maison voisine. Un Arabe ! Pas de doute, c'en est un, comme elle le dit à son neveu : "Il est pâle, hein, mais tu ne peux pas t'y tromper. Des cheveux comme des poils de couille. Et puis il a le poireau là, au menton, comme ils ont tous. Te dit ni bonjour, ni bonsoir, de toute façon avec moi il peut se brosser. Ton père, je te dis pas, il a même pas intérêt à lever les yeux sur lui s'il le croise, il te le découpe en rondelles."
    Mamine n'aime pas les Arabes. Ils ne lui ont rien fait, mais il n'y a pas de fumée sans feu. Elle guette les bruits de la cave, les allées et les venues de l'étranger comme si elle suivait les évolutions d'un insecte. Ou d'un loup. Elle ne comprend pas sue Juste, son voisin, l'ait fait rentrer dans la bergerie.

    Des blessés de la vie

    Roland, lui, ne comprend pas que Bernard ait embauché l'Arabe dans leur entreprise de terrassement. Car les Arabes, on les connaît. On les sonnaît comment ? demande une petite voix. "Eh bien, on les connaît, c'est tout, on sait qu'un boulot mal fait c'est un boulot d'Arabe, on sait qu'un braquage ou un viol, c'est les Arabes. [...] On sait qu'un avion qui explose dans une tour, c'est encore les Arabes. [...] On n'a pas besoin de faire le tour de la terre pour savoir qu'ils ne sont pas comme nous, ces gens-là."
    Antoine Audouard a situé son histoire dans un village du sud de la France dont les habitants semblent être tous des blessés de la vie. A commencer par Bernard, le tétraplégique : "Une voix trop douce posée en équilibre instable sur un gros paquet de malheurs." Ce patron de petite entreprise se demande s'il a bien fait d'embaucher l'Arabe. Comme Juste se demande s'il a eu raison de lui louer sa cave.
    Et puis il y a l'Indienne, qu'on appelle aussi la Sauvage. Que fait cette jeune femme, amoureuse de poésie, au volant d'un dumper de 35 tonnes ? Et pourquoi a-t-elle choisi d'habiter seule, dans une petite maison sans chauffage à l'entrée de la carrière d'exploitation ? Un peu artificielle, cette sauvageonne, alors que Mamine est plus vraie que nature.
    L'auteur a divisé son roman en quatre parties : la pierre, l'eau, le feu, l'air. Nous sommes bien dans l'eau quand l'entreprise de terrassement est invitée à dépecer et évacuer en pleine nuit le corps d'une baleine échouée sur une plage voisine. Et en plein feu quand Mamine accuse l'Arabe de l'avoir violée (Mamine !). En plein feu aussi quand un meurtre est commis au village et que tous les regards sont naturellement tournés vers l'étranger. N'est-il pas le frère d'un islamiste qui risque vingt ans de prison pour participer à des activités terroristes ?
    Le gendarme Estevan s'emploie à éviter le lynchage du coupable présumé. On assiste alors à une belle confrontation entre les deux personnages. Le jeune homme ne parvient pas à sortir de son mutisme. Pourtant, de toutes les tristesses qu'il a rencontré au village, celle d'Estevan est sans doûte la mieux accordée à la sienne. Il finit par parler, et manifeste même un humour inattendu. Lors d'une seconde séance, quand le gendarme lui propose à nouveau une cigarette, il réplique : "Je ne fume toujours pas. Vous voulez que j'attrape le cancer, en plus ?"
    Antoine Audouard a pris des risques en se lançant dans cette histoire emblématique, où l'on repère très vite, sinon les bons et les méchants, du moins l'humanité et l'abjection. Ce qui aurait pu être une lourde parabole antiraciste est un roman vif, superbement écrit, qui réussi à être plaisant même dans des moments insupportables. Homme, femme ou enfant, d'ici ou d'ailleurs, nul n'échappe à la dureté de la vie. Dans ce Sud perdu, chaque personne, valide ou infirme, odieux ou généreux, traîne des paquets de souffrance. Le fait-divers en noir et blanc cède la place à une sorte de grisaille tragique, sans véritable dénouement.


    aucun commentaire
  • L'ArabeAntoine Audouard, né en 1956, est un écrivain français. Il a également exercé la fonction d'éditeur durant six ans. Il vit actuellement à New-York. Son dernier livre, L'Arabe, est paru en 2009 à l'occasion de la rentrée littéraire. Le Monde lui a consacré un article (Les Arabes, on les connaît..., par Robert Solé, Le Monde des Livres, vendredi 28 août 2009). Antoine Audouard est également connu pour Une maison au bord du monde (2001).


    Quatrième de couverture :

    " Un inconnu vient se réfugier en un lieu où il croit trouver la tranquilité : une caverne donnant sur une petite place, dans un village du Sud.
    Un inconnu : un Arabe.
    Le jour, il charrie des tonnes de cailloux sur un chantier de terrassement. Le soir, il rentre dans son trou. Pourquoi se cache-t-il ?
    Le village s'agite, une hostilité sourde monte de la terre. Ici, il n'est pas chez lui et ne le sera jamais. L'Arabe n'entend rien, se berce dans l'illusion qu'à force de vivre invisible, il finira par disparaître.
    Lorsqu'un meurtre est commis sur la place, cette illusion se dissipe. Aux yeux de tous, c'est lui le coupable.
    Mais les forces qui se dressent contre lui sont anciennes, comme le feu, la rage, la peur. Pour leur échapper, se rendre invisible ne suffira plus.

    L'Arabe est un grand roman "sudiste", où des personnages de Faulkner ou de Flannery O'Connor traverseraient des paysages à la Giono. Le Sud d'Antoine Audouard est lui aussi un vieux pays vaincu, peuplé de figures tour à tour tragiques et grotesques. Ecrit dans une langue où le parler populaire se mêle à un lyrisme altier, ce roman qui multiplie les dissonances et les ruptures de ton est l'oeuvre d'un écrivain accompli.

    Antoine Audouard est né en 1956. Il est l'auteur de huit romans, dont Adieu, mon unique et Un pont d'oiseaux (Gallimard). "


    Chronologie du roman :

    Première partie : La pierre.
    Deuxième partie : L'eau.
    Troisième partie : Le feu.
    Quatrième partie : L'air.


    Passages à remarquer, citations :

    Première partie : La Pierre.

    " Ce jour-là ou un autre, pas loin, Roland lui parla de l'Arabe pour la première fois et il n'approuvait pas, c'étaient comme les Noirs de l'équipe de football, qui bougeaient à peine les lèvres au moment des hymnes, des feignants qui venaient fainéantiser dans un pays déjà feignant et à ce rythme, bientôt, plus personne ne travaillerait. C'est une idée à Bernard, peut-être parce-que son frère est curé il croit qu'il doit sauver des gens, mais avec des trucs comme ça c'est lui qui va couler, un Arabe, tu te rends compte ? pourquoi pas un Zoulou ou un Papou ? encore que je ne les connais pas, ces gens, il y en a sûrement des bien, alors que les Arabes on les connaît...
    On les connaît ? interrompit l'Indienne pour la première fois, on les connaît comment ?
    Eh bien on les connaît, c'est tout, on sait qu'un boulot mal fait c'est un boulot d'Arabe, on sait qu'un braquage ou un viol, c'est les Arabes, on sait que les primes elles sont pour les Arabes, on sait qu'un trafic de drogue à la ville dans le sous-sol d'un parking c'est les Arabes, et on sait qu'un avion qui explose dans une tour c'est encore les Arabes, on le sait bien, tout ça, tu le sait bien aussi, pas la peine de faire la tête, on n'a pas besoin de faire le tour de la Terre pour savoir qu'ils sont pas comme nous, ces gens-là. "

    " Elle essaya bien, en passant, de parler à Juste des bruits de la cave, qu'il faisait couler beaucoup trop d'eau et avec ça ni plus ni moins propre qu'un autre, un Arabe, quoi, mais il ne voulait rien entendre de ce qu'elle aurait eu à dire sur la menace - quitte à le regretter par la suite, quand ce serait devenu trop facile et là, bernique ta chique, elle lui dirait comme aux autres d'aller se faire cuire un oeuf chez les Grecs, avec leurs condoléances hypocrites, merde. "

    Deuxième partie : L'Eau.

    " - Je peux te poser une question ? demanda Estevan.
    - Vous pouvez toujours [répondit l'Arabe.]
    - Ton nom, il n'est pas arabe ?
    - Non, berbère. Les Arabes, on ne les aime pas beaucoup chez nous.
    - Chez nous pareil.
    Ils ne rirent ni l'un ni l'autre, affaire de situation sans doute. "

    Troisième partie : Le Feu.

    " José s'emmerdait et fumait clope sur clope, et David s'était éloigné de trois pas parce qu'il avait retrouvé un des copains du collège, et ça blaguait comme des filles. Ils avaient installé Mamine en haut des marches d'un escalier descendant vers les berges du fleuve. Il avait fallu nettoyer du verre brisé, et même une seringue, putain d'enfoirés, il faudrait les exécuter direct, ça coûterait moins cher à la société et en plus on serait débarrassés un bon coup. Un jeune dévala les marches et laissa traîner le pied sur l'épaule de Mamine sans s'excuser. Elle hurla :
    - Excuse-moi de t'avoir ralenti, petit con.
    L'autre, un Arabe, évidemment, se retourna et haussa les épaules.
    - Ca vient voler nos boulots, ça vient violer nos filles, et ça a des manières comme un cafard, cracha Mamine.
    Dans le brouhaha ambiant, quelques-uns avaient entendu et, entre deux fusées, jetaient des coups d'oeil vers Mamine et l'Arabe qui s'était figé.
    - J'ai pas entendu ce que tu as dit, la grosse.
    - La grosse elle t'emmerde. Et tu as très bien entendu, je peux te le répéter plus fort si en plus de tous les vices de ta race maudite tu es sourd.
    José était descendu de la rambarde du pont et il posa la main sur la tête de Mamine.
    - Il y a un problème ?
    - Regarde-le, le problème, regarde bien. Les melons nous piétinent et nous insultent et après ils viennent pleurnicher qu'on leur parle. A force de nous sucer le sang, la saloperie est devenue délicate.
    Des jeunes avaient rejoint l'Arabe et ça discutaillait en arabe, des trucs qu'on pouvait pas comprendre, hein, avec leurs pères qui avaiant tranché les couilles des nôtres et les leur avaient cousues dans la bouche, tu pouvais pas t'attendre à grand-chose de bon. David s'était rapproché de son père, et son copain aussi. Le groupe des Arabes commençait à remonter l'escalier, tête basse, les mains dans les poches. Celui qui avait bousculé Mamine portait un T-shirt blanc où il y avait écrit "Closer". José et David bloquaient le passage. Trevor dit qu'il avait envie de faire caca et personne n'y prêta attention, ce que ce gamin pouvait être pénible, des fois, je te jure.
    Derrière, il y eut une explosion plus forte que les autres, et une pétarade. Tout le monde sursauta. Le bouquet final avait commencé.
    - Excusez-moi-madame, dit José, je-suis-désolé-et-je-vous-demande-pardon. Tu vois, un truc dans ce genre-là.
    Closer ne disait rien, tête baissée. Il siffla quelque chose entre ses lèvres.
    - Qu'est-ce qu'il nous marmonne, là, le melon en chef ? C'est l'appel au jihad ?
    José n'eut pas le temps de profiter des quelques rires qu'il avait déclenchés, car ils leurs rentrèrent dedans d'un seul coup. L'un d'entre eux passa carrément par-dessus Mamine et elle essaya de lui attraper le pied sans y parvenir. José et David lachèrent quelques coups dans le vide mais les types étaient vifs et disparurent dans les rues voisines. Des insultes fusèrent. Plusieurs étaient d'avis de les poursuivre et de leur régler leur compte ; d'un autre côté c'était la fin du spectacle alors on laissa tomber. Mamine eut droit à quelques remarques de soutient vite interrompues, car elle les injuriait aussi, ces couilles molles qui savaient causer, mais pour défendre la veuve et l'orphelin, macache, avec des types comme vous, la prochaine guerre, elle est déjà perdue.
    Ils revinrent à la voiture qui était du côté du parking de la gare. Ils se cherchaient sans se trouver, se chacaillaient sans s'engueuler. Ca tomba finalement sur Trevor, qui traînait un peu.
    - Dépêche-toi, petit con, aboya José.
    - Ce n'est pas aux grands cons de traiter les gamins de petits cons, dit Mamine.
    - Ta gueule.
    Elle arrêta le fauteuil électrique.
    - Je me fais insulter, tu les laisses foutre le camp sans rien faire, et maintenant tu insultes mon petit-fils et tu me dis ma gueule ? Ta gueule toi-même.
    - Tais-toi, dit José, avec un ton de découragement qui les réduisit tous au silence.
    Trevor se dandinait d'une drôle de façon.
    Ils conduisirent en silence les dix kilomètres jusqu'au village. Ca sentait une drôle d'odeur dans la voiture, la décharge sûrement. C'est en arrivant qu'ils se rendirent compte que le petit avait chié dans son froc. José soupira, trop fatigué pour lui filer une rouste. De toute façon il s'était endormi. "

    " Les sanctions pleuvaient sur David sous forme de coups dans le dos, dans les jambes, sur les fesses. Il reniflait sans pouvoir s'arrêter.
    - Tu vas me l'enculer, cette saloperie d'Arabe, continuait Laurent, parce que si tu ne l'encules pas c'est moi qui vais t'enculer avec tout ce qu'on trouvera dans le secteur, et crois-moi, ton petit cul va adorer ça. Alors dépêche-toi de devenir raisonnable, parce que sinon on va perdre patience.
    David sentait le corps de l'Arabe sous lui, son odeur, ses tremblements, ses mouvements qui n'étaient plus de résistance mais de poulet qu'on égorge.
    On ne s'occupait plus de Trevor qui regardait tout ça avec la même expression que devant la télé. Ca se marrait encore, mais presque plus, peu à peu s'installait la solennité du moment, une cérémonie secrète, le tournage de la grande scène d'amour, avec ses larmes et ses sentiments forts. David sentait des mains qui l'empoignaient et, avec une terreur profonde, tentait de dissimuler son commencement d'érection. Il chuchota des mots qui voulaient dire pardon et que l'autre n'entendit pas, parce qu'il s'était évanoui. "

    Quatrième partie : L'Air.

    " Les cieux lui filaient au-dessus de la tête. Puis il se lève et enfonce ses pieds dans la vase. Quand l'eau lui pénètre dans le nez il fait des mouvements inutiles pour se reprendre, revenir en arrière peut-être et regagner le bord. Son corps a brulé quand il est rentré dans l'eau, mais voici la cure miracle pour toutes ses blessures, celles de la veille et celles de toute sa vie, les eaux stagnantes à peine animées par le vent s'adoucissent en lui et le salent vivement. Il bat des bras tandis qu'il se quitte, peut-être, sans le vouloir vraiment, dans l'incertitude qui a baigné toute sa vie, invisible comme il voulait sans doute et au-delà, battant des bras encore, pour voler, nager, ne pas perdre l'équilibre, avalé, les yeux ouverts sous l'eau, voyant tout un royaume dont sa vie fait partie, flottant sans limites dans un lac où tout repose, et lui-même. "


    Commentaires :

    L'Arabe est un roman assez obscur. L'Arabe, c'est le personnage principal dont on ne connait en fin de comte pas grand-chose, même pas le nom. On sait seulement que son frère est impliqué dans une affaire de terrorisme. C'est pour cela que l'Arabe se cache dans cette cave, ne demandant rien à personne, ne dérangeant personne. C'est ce silence qui attire les doutes sur lui. La plupart des personnages haïssent les étrangers, et plus particulièrement les Arabes. En fait, étranger et Arabe, c'est pour eux la même chose : de la vermine à exterminer. Plus le récit avance, plus il est victime de persécutions. La fin présente un dénouement dans le sens du récit. Différentes interprétations sont possibles, mais une, dramatique, paraît la plus probable.

    Le déclenchement des hostilités envers l'Arabe de manière ouverte et sans limites se fait lors du meutre de Noémie, fille de Mamine et mère de Trevor, crime pourtant avoué et reconnu par Robert, personnage qui n'apparaît que pour cette scène. Le roman n'est pourtant pas un policier, car les preuves sont immédiates et nettes. La police classe l'affaire. Mais Mamine, et puis d'autres, accusent l'Arabe d'avoir tué Noémie, trouvant là une occasion de justifier leurs préjugés envers les étrangers. Les supplices infligés à l'Arabe croissent de plus en plus dans l'indécence au nom de la vengeance. Mais laquelle ?

    L'auteur dénonce ouvertement le racisme, nous présente des injustices intolérables. Il réduit à la stupidité les propos des "fachos" en se moquant d'eux, en montrant le caractère infondé de leurs paroles, en présentant ses personnages comme brutaux et vulgaires, même s'ils n'en paraissent pas moins vraisemblables. Il met en place des personnages caractéristiques et diversifiés qui ont leur opinion sur les étrangers, avec des degrés différents de haine. Celle qui est surnommée "L'Indienne, la Sauvage" est la plus tolérante, femme solitaire marginale qui, plongée dans les poèmes quand elle ne conduit pas un dumper, ne comprend pas les préjugés qu'a la majorité de l'opinion contre les Arabes. Juste, le propriétaire de la cave qu'il loue à l'Arabe, arrive, comme son nom l'indique, à sortir l'Arabe de sa sollitude et à parler un peu avec lui. Estevan, le gendarme a qui a été confié l'affaire de meurtre, tente de défendre cet homme qu'il sait innocent des autres villageois qui voudraient le lyncher. Ce sont par exemple Mamine, mère de la fille Noémie, grosse, puante et acariâtre, stupide et abrutie, qui la première a porté plainte, ou José, brutal et intraitable, et bien d'autres. Les médias aussi sont dénoncés, ils prennent le parti de ces xénophobes, faisant courir des rumeurs infondées, attisant la haine de Mamine et des autres.

    L'Arabe raconte aussi, dans une moindre mesure et à l'arrière-plan, l'histoire du gamin orphelin, Trevor, pauvre petit être sans soutien à l'enfance ruinée. Il est confié à Mamine qui passe ses journées et ses nuits devant la télé, "abrutissoir" où elle doit puiser sa haine de l'étranger. A l'école, les autres camarades le délaissent. José le frappe. Tout le monde le méprise. Le garçon sombre petit à petit, et ses bêtises sont de plus en plus graves. Il va jusqu'à allumer des feux de forêt (l'Arabe en neutralisera certains) ou, infâmie suprême, brûler, sous les encouragements des "grands", la peau de l'Arabe avec une cigarette.

    L'Arabe est une oeuvre originale, difficile et sombre de part les événements qui y sont racontés, mais pourtant appréciable et marquante, car explicitant un pan entier de la bêtise humaine. Le style de l'auteur est très fort, mélangeant la narration avec le dialogue, à un tel point que la frontière entre la narration et les paroles des personnages est parfois floue. Le vocabulaire narratif est dilué avec des expressions d'argot ou des mots vulgaires, qui donnent une résonnance particulière au récit. L'oeuvre est parsemmée de métaphores ou autres figures de style. Fait accessoire mais curieux, témoignant une fois de plus de la qualité de l'oeuvre : mes marque-pages, indiquant des passages-clés, sont plus abondants qu'à l'habitude et équitablement répartis entre les pages, indiquant une continuité et une homogénéité du récit.

    Le récit est effectivement lié, des éléments implicites et discrets rappellent un passage. Voici un exemple qui illustrent mes propos :
    Ce passage (troisième partie) : " Avant de les massacrer, nous donnons aux hommes dont il est devenu indispensable de se débarrasser des noms de bêtes - nous les métamorphosons en rats, en cloportes, en cafards, en chiens, en fourmis. Le joli nom de crouille, par lequel nous désignons les Arabes, n'est-ce pas dans sa sonorité même, rappelant la grenouille, le margouillat, qu'on devine le talon qui se lève et écrase ? Ecrabouiller le crouille, ce n'est pas tuer un être humain, c'est nettoyer le jardin de la terre d'un nuisible en "ouille". Nuance... " est rappelé douze pages plus loin par : " La vie n'était même pas cette brindille devenue cyprès, envolée dans la nuit elle avait pris sa chance et été balayée. ", où l'on pourrait rapprocher, comparer la "brindille" ("ouille") à l'Arabe.

    Tous ces éléments font de cet ouvrage un roman épatant, au goût fort et spécifique, digne d'un écrivain sachant manier la plume et l'encrier, tel qu'Antoine Audouard.


    1 commentaire
  • Le Petit PrinceAntoine de Saint-Exupéry (1900-1944) est un écrivain, poète et aviateur français. Le Petit Prince a été publié à titre posthume en France, mais en 1943 aux Etats-Unis. La nouvelle est accompagnée des aquarelles de l'auteur. De Saint-Exupéry, j'ai également lu Vol de nuit (1931), qui dépeint les prémices du transport intercontinental du courrier par avion.


    Quatrième de couverture :

    " Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J'étais bien plus isolé qu'un naufragé sur un radeau au milieu de l'océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m'a réveillé. Elle disait :
    - S'il vous plaît... dessine-moi un mouton !
    - Hein !
    - Dessine-moi un mouton...
    J'ai sauté sur mes pieds comme si j'avais été frappé par la foudre.

    Le chef d'oeuvre universel de poésie, d'humanité et d'émotion... "


    Passages à remarquer, citations :

    Chapitre IV :

    " Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d'un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l'essentiel. Elles ne vous disent jamais : "Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu'ils préfèrent ? Est-ce qu'il collectionne les papillons ?" Elles vous demandent : "Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ?" Alors seulement elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes : "J'ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit...", elles ne parviennent pas à s'imaginer cette maison. Il faut leur dire : "J'ai vu une maison de cent mille francs." Alors elles s'écrient : "Comme c'est joli !"
    Ainsi, si vous leur dites : "La preuve que le petit prince a existé c'est qu'il était ravissant, qu'il riait, et qu'il voulait un mouton. Quand on veut un mouton, c'est la preuve qu'on existe", elles hausseront les épaules et vous traiteront d'enfant ! Mais si vous leur dites : "La planète d'où il venait est l'astéroïde B 612" alors elles seront convaincues, et elles vous laisseront tranquille avec leurs questions. Elles sont comme ça. Il ne faut pas leur en vouloir. Les enfants doivent être très indulgents envers les grandes personnes.
    Mais, bien sûr, nous qui comprenons la vie, nous nous moquons bien des numéros ! J'aurais aimé commencer cette histoire à la façon des contes de fées. J'aurais aimé dire :
    "Il était une fois un petit prince qui habitait une planète à peine plus grande que lui, et qui avait besoin d'un ami..." Pour ceux qui comprennent la vie, ça aurait eu l'air beaucoup plus vrai. "

    Chapitre XVI :

    " La Terre n'est pas une planète quelconque ! On y compte cent onze rois (en n'oubliant pas, bien sûr, les rois nègres), sept mille géographes, neuf cent mille businessmen, sept millions et demi d'ivrognes, trois cent onze millions de vaniteux, c'est-à-dire environ deux milliards de grandes personnes.
    Pour vous donner une idée des dimensions de la Terre je vous dirai qu'avant l'invention de l'électricité on y devait entretenir, sur l'ensemble des six continents, une véritable armée de quatre cent soixante-deux mille cinq cent onze allumeurs de réverbères.
    Vu d'un peu plus loin ça faisait un effet splendide. Les mouvements de cette armée étaient réglés comme ceux d'un ballet d'opéra. D'abord venait le tour des allumeurs de réverbères de Nouvelle-Zélande et d'Australie. Puis ceux-ci, ayant allumé leurs lampions, s'en allaient dormir. Alors entraient à leur tour dans la danse les allumeurs de réverbères de Chine et de Sibérie. Puis eux aussi s'escamotaient dans les coulisses. Alors venait le tour des allumeurs de réverbères de Russie et des Indes. Puis ceux d'Afrique et d'Europe. Puis ceux d'Amérique du Sud. Puis ceux d'Amérique du Nord. Et jamais ils ne se trompaient dans leur ordre d'entrée en scène. C'était grandiose. Seuls, l'allumeur de l'unique réverbère du pôle Nord, et son confrère de l'unique réverbère du pôle Sud, menaient des vies d'oisiveté et de nonchalance : ils travaillaient deux fois par an. "

    Chapitre XIX :

    " Le petit prince fit l'ascension d'une haute montagne. [...] "D'une montagne haute comme celle-ci, se dit-il donc, j'apercevrai d'un coup toute la planète et tous les hommes..." Mais il n'aperçut rien que des aiguilles de roc bien aiguisées.
    - Bonjour, dit-il à tout hasard.
    - Bonjour... Bonjour... Bonjour... répondit l'écho.
    - Qui êtes-vous ? dit le petit prince.
    - Qui êtes-vous... qui êtes-vous... qui êtes-vous... répondit l'écho.
    - Soyez mes amis, je suis seul, dit-il.
    - Je suis seul... je suis seul... je suis seul... répondit l'écho.
    "Quelle drôle de planète ! pensa-t-il alors. Elle est toute sèche, et toute pointue et toute salée. Et les hommes manquent d'imagination. Ils répètent ce qu'on leur dit... Chez moi j'avais une fleur : elle parlait toujours la première..." "


    Commentaires :

    Le Petit Prince est une nouvelle exceptionnelle du fait qu'elle s'adresse aux enfants et aux adultes. En effet, tout au long de l'oeuvre, on peut voir un second sens, un deuxième degré. Dans mes années de scolarité en Primaire, j'avais lu ce livre. Ce qu'en retient un enfant, c'est l'originalité du Petit Prince et les péripéties de ses voyages de planètes en astéroïdes. Au second degré, c'est une véritable leçon d'humanité qui nous est comptée, avec une critique omniprésente des "grandes personnes", trop rationnelles, qui ne sont pas capables de comprendre un enfant.

    Au récit sont intégrées des illustrations (aquarelles) de l'auteur. Elles sont omniprésentes ; la plupart du temps elles illustrent les scènes décrites par l'auteur, mais elles sont aussi parfois raccordées directement au texte, reliées par la ponctuation ("Voilà la copie du dessin." ou "Il était comme ça :", etc.).

    On peut effectuer un rapprochement entre le titre et le thème du récit, celui des "grandes personnes". Celles-ci sont "grandes" (intellectuellement mais aussi en taille) alors que le Petit Prince est "petit" (en taille mais "petit" est aussi affectif ; intellectuellement, le Petit Prince est très grand ; l'intellect est donc relatif et dépend des points de vue de chacun) ; "personnes" (terme standard, commun, et au pluriel : il désigne un mélange, un tout, une globalité, sans distinction, une groupe homogène composé de personnes identiques ; pourtant le prince recontre des grandes personnes variées : roi, vaniteux, businessman, ivrogne, géographe... Même si elles sont diversifiées, en fin de compte, leur esprit est tout aussi borné !) s'oppose à "Prince", avec une majuscule, critère distinctif, noble, riche (il a d'ailleurs "des cheveux d'or"), luxueux, respectable, supérieur aux autres, et spécifique. On a donc bien une antithèse opposant le Petit Prince à la civilisation mondaine, trop rationnelle, pressée, ne prenant pas le temps de chercher à comprendre les enfants et leur imaginaire.

    Au cours de son voyage, le Petit Prince va croiser différentes grandes personnes très distinctes et stéréotypées, avant d'atterrir sur Terre, la septième planète qu'il visite :
    - le Roi : ""Les grandes personnes sont bien étranges", se dit le Petit Prince, en lui-même, durant son voyage."
    - le Vaniteux : ""Les grandes personnes sont décidément bien bizarres", se dit-il simplement en lui-même durant son voyage."
    - l'Ivrogne : ""Les grandes personnes sont décidément très très bizarres", se disait-il en lui-même durant le voyage."
    - le Businessman : ""Les grandes personnes sont décidément tout à fait extraordinaires", se disait-il simplement en lui-même durant le voyage."
    - l'Allumeur de réverbère : ""Celui-là, se dit le Petit Prince, tandis qu'il poursuivait son voyage, celui-là serait méprisé par tous les autres, par le roi, par le vaniteux, par le buveur, par le businessman. Cependant c'est le seul qui ne me paraisse pas ridicule. C'est, peut-être, parce qu'il s'occupe d'autre chose que de soi-même."
    - le Géographe.

    Il peut être intéressant de savoir pourquoi le Petit Prince a quitté son astéroïde et comment : "il profita, pour son évasion, d'une migration d'oiseaux sauvages". Le Petit Prince quitte en effet sa planète (après avoir ramoné ses volcans et coupé les pouces de baobabs) à cause de sa fleur, trop vaniteuse et "contradictoire".

    Ce qui est curieux dans cette nouvelle, c'est que le narrateur revendique l'inutilité des chiffres, mais dans le chapitre XVI, il cite des statistiques sur la Terre (cf.: deux premières citations). Plusieurs interprétations sont alors possibles :
    - se moquer des grandes personnes.
    - prendre son lecteur pour une grande personne. Les destinataires sont donc les enfants et adultes.
    - le narrateur lui-même est une grande personne, il se définit comme une grande-personne, nous montre qu'il n'arrive pas à atteindre l'idéal qu'il décrit. Il se laisse prendre au piège.

    Il est clair que ce passage avec autant de chiffres montre l'ironie de l'auteur. Néanmoins, dans le chapitre XIV, le Petit Prince regrette ne pas pouvoir vivre avec l'Allumeur de réverbères : "il regrettait cette planète bénie à cause, surtout, des mille quatre cents quarante couchers de Soleil par vingt-quatre heures !". Cette précision des chiffres figurerait-elle une moquerie du narrateur ou s'est-il laissé prendre dans la manie qu'il dénonce chez les grandes personnes, montrant ainsi que, malgré lui, il en fait aussi partie ?

    La lecture de cette fiction m'a inspiré les voyages de Candide, héros éponyme du conte philosophique de Voltaire. En effet, Candide effectue un voyage initiatique où il découvre différents horizons, rencontre différents personnages, comme le Petit Prince, qui s'en va de sa planète plus ou moins à contre-coeur, et qui découvre le monde et ses différents aspects. Néanmoins, Candide, suivant la philosophie de son maître Pangloss, est optimiste dans sa conclusion face aux faits ("Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles."), alors que le Petit Prince est toujours interloqué face aux grandes personnes qui ne le comprennent pas (il est d'ailleurs obligé de répéter ses questions plusieurs fois avant d'en avoir une réponse : "- Mais qu'est-ce que signifie "éphémère" ? répéta le Petit Prince qui, de sa vie, n'avait renoncé à une question, un fois qu'il l'avait posée.").

    En fin de compte, Le Petit Pince est une nouvelle originale, succinte mais complète et délivrant un message fort et humain, derrière la singularité, je dirais même l'excentricité de son personnage principal, auquel le narrateur s'attache de plus en plus, jusqu'à le regretter, lorsqu'il s'en retourne sur sa planète. Le récit se termine d'ailleurs ainsi :
    " Ca c'est, pour moi, le plus beau et le plus triste paysage du monde. [...]
    Regardez attentivement ce paysage afin d'être sûr de le reconnaître, si vous voyagez un jour en Afrique, dans le désert. Et, s'il vous arrive de passer là, je vous en supplie, ne vous pressez pas, attendez un peu juste sous l'étoile ! Si alors un enfant vient à vous, s'il rit, s'il a des cheveux d'or, s'il ne répond pas quand on l'interroge, vous devinerez bien qui il est. Alors soyez gentils ! Ne me laissez pas tellement triste : écrivez-moi vite qu'il est revenu... "

    Le Petit Prince est ainsi un récit magique, resplandissant, qui nous donne aussi à réfléchir sur nos comportements, nos idées reçues, notre fierté, nos embarras, et notre rapport avec les enfants et les autres. Un pur moment de bonheur !


    Ma soeur aussi l'a lu ! Voici ce qu'elle en pense, du haut de ses 11 ans :

    Un aviateur s'échoue dans un désert et rencontre un bonhomme, soi-disant un petit prince, qui lui demande de dessiner un mouton. L'aviateur, qui se lie d'amitié avec le prince, se fait raconter une longue histoire, à travers l'univers et ses différentes planètes... Une histoire qui semble être un rêve.

    C'était intéressant, mais ce n'est pas le genre de livre qui me ferait plaisir à lire de temps en temps. Je n'ai pas regretté de le découvrir. Certains passages en cachent d'autres, ce qui peut être amusant à déchiffrer.

    Quand le Petit Prince parlait de ses visites sur différentes planètes, on pourrait croire que chaque personnage servait simplement de "décos" pour rendre l'histoire intéressante. On aurait pu aussi penser que chaque planète correspondait à la personne qui l'occupait. Même chose pour la rose, quand elle avait besoin de quelquechose, ça pourrait être le Petit Prince qui le pense, qui vit dans un monde différent du nôtre, dans un monde où on devine presque tout.

    Le passage avec le renard, le passage le plus célèbre, montre que l'on peut se faire n'importe quels amis. Le passage avec les roses, dans un jardin, sont les mêmes que celles du Petit Prince, et pourtant, le Petit Prince préfère sa rose à lui, comme si c'était la seule qui eut existé. On pourrait croire que l'on peut avoir quelque chose pareille qu'autre chose, et, pourtant, pour soi, cette chose est seule au monde, est unique. C'est difficile à expliquer...


    aucun commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires